Allure de marche

Ce mois-ci, nous vous pro­po­sons une nou­velle suite de haï­kus de Marie-Catherine Be­lu­che ; merci à elle pour cette con­tri­bu­tion :


Un flot sur la berge
Les coureurs, comme le fleuve,
Songent-ils à la mer ?

∗

Des bourgeons déjà !
Le théâtre est au spectacle1
Voir fleurir les magnolias

∗

Février venu
Ils ne percent plus la neige
Les premiers crocus

∗

En rythme binaire
La rue Soulary2 résonne
Marches matinales

∗

Au pied du sapin
Un écureuil dans la ouate
Bondit en silence

Marie-Catherine Beluche


1. À Lyon, le par­vis du thé­â­tre des Cé­les­tins est garni de ma­gno­lias. (Note de l’Au­trice.)
2. Avec plus de 400 mar­ches, la rue Jo­sé­phin Sou­lary pos­sède un des plus longs es­ca­liers lyon­nais, per­met­tant de re­lier le pla­teau de la Croix-Rousse et les bords du Rhône joux­tant le parc de la Tête d’Or. (Note de l’Au­trice.)

Vers le Nord

Sou­vent élé­gia­que, la po­é­sie de Phi­lippe Cha­ba­neix ébau­che des uni­vers à la fois trou­bles et fa­mi­liers.


À Gisèle Ferrandier

C’est dans l’impasse des Trois Anges
Qu’un matin gris j’ai rencontré,
Après avoir longtemps erré,
Le plus meurtri de tous mes songes :

Une enfant triste aux yeux cernés
Qui s’appelait Marcelle ou Marthe
Et qui, m’ouvrant comme une morte
Le ciel des jours abandonnés,

M’a conduit jusqu’à cette chambre
D’où l’on voyait, sortis du port,
Les voiliers glisser vers le nord
Parmi la brume de novembre.

Philippe Chabaneix,
Musiques des jours et des nuits, 1945

Ratapoil, encombré de lui-même

À Honoré Daumier

Or voici Ratapoil, encombré de lui-même,
Pardessus taquinant la poitrine et les cuisses,
Qui s’en vient en flânant par les rues de la ville
Promener sa langueur et le temps qui s’égrène…

Gentes dames, précieuses, perdrix, fleurs de serre :
Se rengorge la blonde, la brune sourcille
– Défilé d’impressions sans mystère et furtives –
La nature s’étiole, en habits de flanelle…

La rumeur vile et vaine, un air gai, le ciel gris,
Tout le blesse et flétrit – Ratapoil de frémir –
De sombrer dans ce monde où les cœurs sonnent creux ;

Son regard se raccroche aux lueurs électriques…
« Si les gens n’étaient pas à ce point égotistes,
« Je pourrais, se dit-il, essayer d’être heureux… »

T. C.


Qui est Ratapoil ?

Les Épiceries

Le re­cueil des Mas­ques est com­posé, comme l’in­di­que son sous-titre, de « son­nets héroï-comiques ».


Le soleil meurt : son sang ruisselle aux devantures ;
Et la boutique immense est comme un reposoir
Où sont, par le patron, rangés sur le comptoir,
Comme des cœurs de feu, les bols de confitures.

Et, pour mieux célébrer la chute du soleil,
L’épicier triomphal qui descend de son trône,
Porte dans ses bras lourds un bocal d’huile jaune
Comme un calice d’or colossal et vermeil.

L’astre est mort : ses derniers rayons crevant les nues
Illuminent de fièvre et d’ardeurs inconnues
La timide praline et les bonbons anglais.

Heureux celui qui peut dans nos cités flétries
Contempler un seul soir pour n’oublier jamais
La gloire des couchants sur les épiceries !

Vincent Muselli,
Les Masques, 1919

Le Mème

Po­ème écrit à par­tir des der­niers mots de cha­que vers du po­ème « Le Son­net de l’homme au sa­ble » de Ver­laine (Pa­ral­lè­le­ment, 1889).


Regarde, regarde le mème :
L’affreux type éclate une noix
Avecque une fureur suprême !
(Son tablier n’est plus très droit)

Tu vois bien, c’est un vrai problème !
La noix est émiettée, tu vois !
Reste plus qu’à faire carême
Ou à sucer des bouts de bois.

Allons barboter à la marge,
Allons nager très loin au large ;
Et les mouettes que voici

Éloigneront la queue du diable
Les vents et les marées aussi.
Mais déjeunons au préalable !

C. D.

Où vont les feuilles

Où sont passés les chants, les trilles,
Les doux parfums et l’allégresse
De la nature épanouie,
Pies, rossignols et fleurs vermeilles ?
Qu’est devenu l’ardent soleil
Frappant les toits de reflets d’ambre
Et les statues d’ombre en dentelle ?
Où vont les feuilles dans le vent ?

Qu’est devenu le grand fouillis
De mes cheveux aux plis revêches ?
Et la vigueur de mes désirs,
L’envol des sens et leur caresse…
Quand reviendront ces flux de sève,
Révolution de tout mon sang ?
Mes flâneries le cœur en fête ?
Où vont les feuilles dans le vent ?

Où sont passés les couleurs vives,
L’éclat de feu dont se peignaient
L’âpre candeur qu’il faut à vivre
Et les fureurs de ma superbe ?
Qu’est devenue ma part de rêve ?
Et mon sourire ? Et mes revanches ?
Mes fantaisies et mes largesses ?
Où vont les feuilles dans le vent ?

Prince de marbre, je vous aime ;
Passent nos vies, ronge le temps :
Je garde espoir malgré ma peine,
Quand vont les feuilles dans le vent…

T. C.

Quand la rose du soir

S’ins­pi­rant du « Re­mords pos­thume » de Char­les Bau­de­laire, Gas­ton Criel donne la pa­role à quel­qu’un qui en au­rait re­tenu la le­çon…


Quand la rose du soir penchera sur ma tombe
ton pas d’amant vibrera dans mon cœur
Tu diras bonjour à l’amour
et tous mes os rongés
garderont en leur vague vermine
le baiser de tes pas
aux feuilles qui pourrissent.

Je reconnaîtrai bien tes souliers crissant sur le sable
et le vent qui souffle sur la mort
t’apportera le secret de mon âme

t’apportera le secret de mon âme : Tu étais cocu !

Gaston Criel,
Popoème, 1976