Dans l’autobus

Il a posé sa main
Sur la mienne sans vie
Il a posé sa main
Et je vis refleurir
La beauté du matin

Son écho sous le givre
Aux nuances carmin
Cet écho sous le givre
Qui frappait le destin
Du grand sceau de son rire

Détournant les pupilles
J’embrassais le chemin
Détournant les pupilles
Et son cœur de gredin
Il reprit son empire

Il a posé sa main
Sur la mienne sans vie
Il a posé sa main
Et retiré depuis
L’espoir aux lendemains

T. C.

Cuisson du pain

La gour­man­dise se­lon Émile Ver­hae­ren…


Les servantes faisaient le pain pour les dimanches,
Avec le meilleur lait, avec le meilleur grain,
Le front courbé, le coude en pointe hors des manches,
La sueur les mouillant et coulant au pétrin.

Leurs mains, leurs doigts, leur corps entier fumait de hâte,
Leur gorge remuait dans les corsages pleins.
Leurs deux poings monstrueux pataugeaient dans la pâte
Et la moulaient en ronds comme la chair des seins.

Dehors, les grands fournils chauffaient leurs braises rouges,
Et deux par deux, du bout d’une planche, les gouges1
Dans le ventre des fours engouffraient les pains mous.

Et les flammes, par les gueules s’ouvrant passage,
Comme une meute énorme et chaude de chiens roux,
Sautaient en rugissant leur mordre le visage.

Émile Verhaeren,
Les Flamandes, 1883


1. Ser­van­tes.

Sur sa fièvre

Ce po­ème clôt avec es­piè­gle­rie le re­cueil pos­thume « des Amours du Sieur de Sponde ». Son ti­tre à la troi­sième per­sonne est cer­tai­ne­ment dû à l’édi­teur.


Que faites-vous dedans mes os,
Petites vapeurs enflammées,
Dont les pétillantes fumées
M’étouffent sans fin le repos ?

Vous me portez de veine en veine
Les cuisants tisons de vos feux,
Et parmi vos détours confus
Je perds le cours de mon haleine.

Mes yeux, crevés de vos ennuis,
Sont bandés de tant de nuages
Qu’en ne voyant que des ombrages
Ils voyent1 des profondes nuits.

Mon cerveau, siège de mon âme,
Heureux pourpris2 de ma raison,
N’est plus que l’horrible prison
De votre plus horrible flamme.

J’ai cent peintres dans ce cerveau,
Tous songes de vos frénésies,
Qui grotesquent mes fantaisies
De feu, de terre, d’air et d’eau.

C’est un chaos que ma pensée
Qui m’élance ore3 sur les monts,
Ore m’abîme dans un fond,
Me poussant comme elle est poussée.

Ma voix qui n’a plus qu’un filet
A peine, à peine encore tire
Quelque soupir qu’elle soupire
De l’enfer des maux où elle est.

Las ! mon angoisse est bien extrême,
Je trouve tout à dire en moi,
Je suis bien souvent en émoi,
Si c’est moi-même que moi-même.

A ce mal dont je suis frappé,
Je comparais jadis ces rages
Dont Amour frappe nos courages.
Mais, Amour, je suis bien trompé,

Il faut librement que je die4 :
Au prix d’un mal si furieux,
J’aimerais cent mille fois mieux
Faire l’amour toute ma vie.

Jean de Sponde,
Les Amours, 1597


1. Compte pour deux syllabes.
2. Enceinte.
3. Tantôt…, tantôt…
4. Que je dise.

Encore frissonnant

L’œu­vre de Ju­les Su­per­vielle se fonde sur un beau pa­ra­doxe : c’est dans la quête de lim­pi­dité du po­ète que les mys­tè­res s’ex­pri­ment avec le plus d’acuité.


Encore frissonnant
Sous la peau des ténèbres,
Tous les matins je dois
Recomposer un homme
Avec tout ce mélange
De mes jours précédents
Et le peu qui me reste
De mes jours à venir.
Me voici tout entier,
Je vais vers la fenêtre.
Lumière de ce jour,
Je viens du fond des temps,
Respecte avec douceur
Mes minutes obscures,
Épargne encore un peu
Ce que j’ai de nocturne,
D’étoilé en dedans
Et de prêt à mourir
Sous le soleil montant
Qui ne sait que grandir.

Jules Supervielle,
La Fable du monde, 1938