Automnal

Jean Gros­jean fut un po­ète aussi at­ten­tif au monde ex­té­rieur qu’aux mou­ve­ments de la vie in­time.


En cet éternel automne
dont ne mouraient pas les fleurs
nos travaux n’avaient pas d’heure
ni nos siestes de limites.

Les lueurs du soleil traînaient
longtemps le soir sur les seuils
en attendant que les feuilles
veuillent descendre des arbres.

Nous dînions au clair de lune
en échangeant nos sourires
quand nous frôlaient les zéphyrs
de leur souffle impondérable.

Quand les brumes du matin
venaient humecter nos cils
nous allions d’un pas tranquille
visiter la paix des tombes.

Nous aimer sans nous le dire
ne pouvait que plaire au ciel
en cet automne éternel
dont les fleurs ne mouraient pas.

Jean Grosjean,
Arpèges et paraboles, 2007

Dans l’autobus

Il a posé sa main
Sur la mienne sans vie
Il a posé sa main
Et je vis refleurir
La beauté du matin

Son écho sous le givre
Aux nuances carmin
Cet écho sous le givre
Qui frappait le destin
Du grand sceau de son rire

Détournant les pupilles
J’embrassais le chemin
Détournant les pupilles
Et son cœur de gredin
Il reprit son empire

Il a posé sa main
Sur la mienne sans vie
Il a posé sa main
Et retiré depuis
L’espoir aux lendemains

T. C.

Cuisson du pain

La gour­man­dise se­lon Émile Ver­hae­ren…


Les servantes faisaient le pain pour les dimanches,
Avec le meilleur lait, avec le meilleur grain,
Le front courbé, le coude en pointe hors des manches,
La sueur les mouillant et coulant au pétrin.

Leurs mains, leurs doigts, leur corps entier fumait de hâte,
Leur gorge remuait dans les corsages pleins.
Leurs deux poings monstrueux pataugeaient dans la pâte
Et la moulaient en ronds comme la chair des seins.

Dehors, les grands fournils chauffaient leurs braises rouges,
Et deux par deux, du bout d’une planche, les gouges1
Dans le ventre des fours engouffraient les pains mous.

Et les flammes, par les gueules s’ouvrant passage,
Comme une meute énorme et chaude de chiens roux,
Sautaient en rugissant leur mordre le visage.

Émile Verhaeren,
Les Flamandes, 1883


1. Ser­van­tes.

Sur sa fièvre

Ce po­ème clôt avec es­piè­gle­rie le re­cueil pos­thume « des Amours du Sieur de Sponde ». Son ti­tre à la troi­sième per­sonne est cer­tai­ne­ment dû à l’édi­teur.


Que faites-vous dedans mes os,
Petites vapeurs enflammées,
Dont les pétillantes fumées
M’étouffent sans fin le repos ?

Vous me portez de veine en veine
Les cuisants tisons de vos feux,
Et parmi vos détours confus
Je perds le cours de mon haleine.

Mes yeux, crevés de vos ennuis,
Sont bandés de tant de nuages
Qu’en ne voyant que des ombrages
Ils voyent1 des profondes nuits.

Mon cerveau, siège de mon âme,
Heureux pourpris2 de ma raison,
N’est plus que l’horrible prison
De votre plus horrible flamme.

J’ai cent peintres dans ce cerveau,
Tous songes de vos frénésies,
Qui grotesquent mes fantaisies
De feu, de terre, d’air et d’eau.

C’est un chaos que ma pensée
Qui m’élance ore3 sur les monts,
Ore m’abîme dans un fond,
Me poussant comme elle est poussée.

Ma voix qui n’a plus qu’un filet
A peine, à peine encore tire
Quelque soupir qu’elle soupire
De l’enfer des maux où elle est.

Las ! mon angoisse est bien extrême,
Je trouve tout à dire en moi,
Je suis bien souvent en émoi,
Si c’est moi-même que moi-même.

A ce mal dont je suis frappé,
Je comparais jadis ces rages
Dont Amour frappe nos courages.
Mais, Amour, je suis bien trompé,

Il faut librement que je die4 :
Au prix d’un mal si furieux,
J’aimerais cent mille fois mieux
Faire l’amour toute ma vie.

Jean de Sponde,
Les Amours, 1597


1. Compte pour deux syllabes.
2. Enceinte.
3. Tantôt…, tantôt…
4. Que je dise.