4 rue Wickram

Les cloches de l’église
S’éveillent au petit jour,
Quelques pigeons roucoulent
Et s’ébrouent sur le toit.

Lim­meu­ble dont jha­bite une par­tie des com­bles est un an­cien cou­vent. Deux vi­sa­ges en bas-relief do­mi­nent son en­trée ; l’un rit et l’au­tre pleure…

Le splendide soleil
Promène sur les meubles
Des croisées de lumière
Où les choses s’affirment.

Pour jus­ti­fier le dé­nue­ment de la vie mo­nas­ti­que, la rè­gle de Saint Be­noît cite le Nou­veau Tes­ta­ment : « Qui­con­que s’exalte sera hu­mi­lié, et qui s’hu­mi­lie sera exalté. »

Les sommets ronds des Vosges
Se découpent en aplat
Sur les tendres vapeurs
Du crépuscule rose.

T. C.

Canaille oserez-vous

« La Pa­rade » de Jean Ge­net se pré­sente comme une sé­rie de huit po­è­mes ; en voici le cin­quième :


Canaille oserez-vous me mordre une autre fois
Retenez que je suis le page du Monarque
Vous roulez sous ma main comme un flot sous ma barque
Votre houle me gonfle, ô ma caille des bois

Ma caille emmitouflée, écrasée sous mes doigts.

Jean Genet,
« La Parade », Poèmes, 1948

Trains en été

Le dé­sir, chez Anna de No­ail­les, est ar­dent comme l’été.


Pendant ce soir inerte et tendre de l’été,
Où la ville, au soir bleu mêlant sa volupté,
Laisse les toits d’argent s’effranger dans l’espace,
J’entends le cri montant et dur des trains qui passent…
– Qu’appellent-ils avec ces cris désespérés ?
Sont-ce les bois dormants, l’étang, les jeunes prés,
Les jardins où l’on voit les petites barrières
Plier au poids des lis et des roses trémières ?
Est-ce la route immense et blanche de juillet
Que le brûlant soleil frappe à coups de maillet ;
Sont-ce les vérandas dont ce dur soleil crève
Le vitrage ébloui comme un regard qui rêve ?
– Ô trains noirs qui roulez en terrassant le temps,
Quel est donc l’émouvant bonheur qui vous attend ?
Quelle inimaginable et bienfaisante extase
Vous est promise au bout de la campagne rase ?
Que voyez-vous là-bas qui luit et fuit toujours
Et dont s’irrite ainsi votre effroyable amour ?
– Ah ! de quelle brûlure en mon cœur s’accompagne
Ce grand cri de désir des trains vers la campagne…

Anna de Noailles,
Les Éblouissements, 1907

Ratapoil, qui s’abîme en lui-même

Or voici Ratapoil qui s’abîme en lui-même ;
Sans voir que de sinistres nuages se forment,
Il emprunte au-delà des trottoirs de la ville
Les chemins escarpés de sa conscience en peine…

Des roches s’ébauchaient, et des plaines sans arbre,
Un monde exténué dont le souffle est un râle,
Le désert d’une vie,
Quand un frisson soudain lui secoue tous les os :

Un orage mitraille la place du kiosque.
Les jambes retroussées, le dos perclus de crampes,
Les gens fuient en tous sens à sauts de sauterelle ;
Ratapoil sent la pluie passer ses vêtements.

« Je n’ai pas le bonheur de séduire les femmes
« Ni le goût de l’argent,
« Gémit-il en poussant la porte d’un bistrot,
« Il faudrait que j’apprenne à jouer au tarot… »

T. C.

Automnal

Jean Gros­jean fut un po­ète aussi at­ten­tif au monde ex­té­rieur qu’aux mou­ve­ments de la vie in­time.


En cet éternel automne
dont ne mouraient pas les fleurs
nos travaux n’avaient pas d’heure
ni nos siestes de limites.

Les lueurs du soleil traînaient
longtemps le soir sur les seuils
en attendant que les feuilles
veuillent descendre des arbres.

Nous dînions au clair de lune
en échangeant nos sourires
quand nous frôlaient les zéphyrs
de leur souffle impondérable.

Quand les brumes du matin
venaient humecter nos cils
nous allions d’un pas tranquille
visiter la paix des tombes.

Nous aimer sans nous le dire
ne pouvait que plaire au ciel
en cet automne éternel
dont les fleurs ne mouraient pas.

Jean Grosjean,
Arpèges et paraboles, 2007