Le Silence des martyres – 1

Son dernier crépuscule
S’enflammait de griffures ;
Une obscurité sourde
Rongeait les bâtiments.

Il fau­drait vi­vre avec lé­gè­reté, et cul­ti­ver le bon­heur par élé­gance, car l’homme est un pau­vre ani­mal qui se dé­fi­gure vite.

Une pe­tite co­lère a du charme, mais vire au gro­tes­que si elle en­fle. De même, une douce lan­gueur irise le re­gard, alors qu’une dé­prime est sor­dide.

Il rentrait le cœur blanc
Et la poche lestée
D’un vrai rasoir à lame
Qu’il avait acheté.

Mais dans ce monde qui ne ren­voie au­cun écho, se dit-il, vi­vre est un achar­ne­ment.

Son bain chaud l’étreignait ;
De longs filets de pourpre
Germaient de ses poignets
Comme des fleurs diaphanes…

T. C.


Ce poème fait partie d’un diptyque.

Sonnet

Ce po­ème a paru dans un re­cueil col­lec­tif in­ti­tulé Jar­din d’épi­ta­phes choi­sies ; il y est pré­senté comme ayant été « fait au lit de la mort, qua­tre heu­res avant que mou­rir. »


Je suis dans le penchant de mon âge de glace,
Mon âme se détache, et va laisser mon corps ;
En cette extrémité que faut-il que je fasse,
Pour entrer sans frayeur dans la terre des morts ?

J’ai flatté les puissants, j’ai plâtré leurs malices,
J’ai fait de mes péchés mes uniques plaisirs,
Je me suis tout entier plongé dans les délices,
Et les biens passagers ont été mes désirs.

Tout espoir de salut me semble illégitime,
Je suis persécuté de l’horreur de mon crime,
Et son affreuse image est toujours devant moi.

Mais ! ô mon doux Sauveur, que mon âme est confuse !
Que je suis faiblement assisté de ma Foi !
Rends-tu pas innocent le Pécheur qui s’accuse ?

François Maynard,
Jardin d’épitaphes choisies, 1648

Haïkus des montagnes

Nous sou­hai­tions fê­ter les deux ans de no­tre site avec des in­vi­tés. Merci à Marie-Catherine pour sa con­tri­bu­tion :


« Ah ! Elle est presque bonne. »
Dans le lac Miroir
La montagne se trouble




Sauterelles, grillons, criquets
Quelles différences ?
Leurs sauts toujours me devancent




Je les vois dans le ciel
Je les sens au loin
Les moutons éparpillés




Du Pic Ouest j’observe
Le lac de Souliers
Comme il parait riquiqui




La marmotte sur son séant
Sage méditant
Des brumes sort la Taillante

Marie-Catherine Beluche

Ce n’est pas le cœur qui manque

Ce po­ème est le deu­xième d’une sec­tion in­ti­tu­lée « Le Re­tour de l’en­fant pro­di­gue ». Dans le pre­mier, l’en­fant frap­pait à la porte.


Ce n’est pas le cœur qui manque,
Ni le désir rassasié,
Mais la route qu’on étire
Qui fait défaut tout à coup.

Elle tient à nous depuis
Les premiers pas du départ,
Notre marche la déroule
Derrière nous sans relâche.

Mais quand finit l’amplitude,
Elle se raidit soudain
Comme un fil de cerf-volant,
Et qui rappelle à la terre
L’incontrôlable ascension,
L’immense besoin d’azur.

Ce n’est pas le cœur qui manque,
Ni le désir rassasié ;
Mais c’est la route par quoi
Mon âme tient au passé.

Jean-Aubert Loranger,
« Le Retour de l’enfant prodigue », Poèmes, 1922

Conte d’ici – comment vivre

Na­guère, une ré­volte éclata dans un pays rongé par l’in­jus­tice. On la ré­prima ; des in­sur­gés fu­rent ébor­gnés, d’au­tres per­di­rent une main.

Le gou­ver­ne­ment se main­tint, mais il eut peur. Il fit vo­ter une loi qui ren­força la po­lice. Dé­sor­mais, celle-ci pour­rait fil­mer la po­pu­la­tion avec des dro­nes.

Un ci­toyen écri­vit alors ce po­ème :

Comment vivre, mon âme,
Maintenant que le ciel
Est un poste de garde ?
Nous entrons en enfer.

T. C.

La Lune blanche

Paul Ver­laine, ou l’art de sai­sir l’in­sai­sis­sa­ble…


La lune blanche
Luit dans les bois ;
De chaque branche
Part une voix
Sous la ramée…

Ô bien-aimée.

L’étang reflète,
Profond miroir,
La silhouette
Du saule noir
Où le vent pleure…

Rêvons, c’est l’heure.

Un vaste et tendre
Apaisement
Semble descendre
Du firmament
Que l’astre irise…

C’est l’heure exquise.

Paul Verlaine,
La Bonne Chanson, 1870

Le Silence des martyres – 2

à Virginia Woolf

Le soleil de midi
Accablait de chaleur
La campagne déserte
Et criblait d’incendies
La surface du fleuve.

Je suis le chêne, je suis la bi­che ; je suis le ver, je suis la foule. Je suis l’ar­doise et le pavé, je suis le prince et le bossu, la rose et la tem­pête.

Elle arpentait la grève,
Et saisie de vertiges,
Amassait des galets
Dans ses poches profondes.

Je suis l’ins­tant qui meurt, je suis l’ins­tant qui vient, et ja­mais ne me re­pose.

Sa robe dans l’eau claire
Ondulait comme une algue,
Son regard se noya
Dans le reflet du monde…

T. C.


Ce po­ème, qui fait par­tie d’un dip­ty­que, a paru dans le nu­méro 2 du Co­que­li­cot Re­vue.