Et les femmes sont si belles

Le re­cueil de Mar­cel Thiry re­trace le long voyage d’un jeune homme. Dans ce po­ème, celui-ci ef­fec­tue sa pre­mière tra­ver­sée en ba­teau.


Et les femmes sont si belles
Et leurs noms ensoleillés
Sur la mer font brasiller
Des promesses si nouvelles

Et le navire est si blanc
Et les femmes sont si belles
Qui doucement s’échevellent
Aux tièdes vents émouvants.

Et la contrée irréelle
Nous attend si tendre au bout
De ce long voyage si doux
Parmi ces femmes si belles

Et la houle est une tant
Bleue et blanche balancelle,
Et les femmes sont si belles
Sous le ciel tant nonchalant.

Marcel Thiry,
L’Enfant prodigue, 1927

Sonnet

Choisi par Henri IV pour être le pré­cep­teur du dau­phin, Ni­co­las Vau­que­lin Des Yve­teaux fut chassé de la cour en rai­son de ses ex­tra­va­gan­ces et de son li­ber­ti­nage.


Avoir peu de parents, moins de train que de rente,
Et chercher en tout temps l’honnête volupté,
Contenter ses désirs, maintenir sa santé,
Et l’âme de procès et de vices exempte ;

À rien d’ambitieux ne mettre son attente,
Voir ceux de sa maison1 en quelque autorité,
Mais sans besoin d’appui garder sa liberté,
De peur de s’engager à rien qui mécontente ;

Les jardins, les tableaux, la musique, les vers,
Une table fort libre et de peu de couverts,
Avoir bien plus d’amour pour soi que pour sa dame,

Être estimé du prince, et le voir rarement,
Beaucoup d’honneur sans peine et peu d’enfants sans femme
Font attendre à Paris la mort fort doucement.

Nicolas Vauquelin Des Yveteaux,
Poésies diverses, 1653


1. En­sem­ble des per­son­nes for­mant une li­gnée, une dy­nas­tie.

De la rue on entend

Très ap­pré­cié en son temps, Fran­çois Cop­pée fut le po­ète des gens du peu­ple.


De la rue on entend sa plaintive chanson.
Pâle et rousse, le teint plein de taches de son1,
Elle coud, de profil, assise à sa fenêtre.
Très sage et sachant bien qu’elle est laide peut-être,
Elle a son dé d’argent2 pour unique bijou.
Sa chambre est nue, avec des meubles d’acajou.
Elle gagne deux francs, fait de la lingerie
Et jette un sou quand vient l’orgue de Barbarie.
Tous les voisins lui font leur bonjour le plus gai
Qui leur vaut son petit sourire fatigué.

François Coppée,
Promenades et Intérieurs, 1872


1. Ta­ches de rous­seur.
2. Son dé à cou­dre.

Qui voudra

Qua­li­fié de « roi des li­ber­tins » par un pré­di­ca­teur jé­suite, Thé­o­phile de Viau mon­tre dans ce court po­ème son sens aigu du sa­cré.


Qui voudra1 pense à des empires,
Et, avec des vœux mutins2,
S’obstine contre ses destins,
Qui toujours lui deviennent pires.
Moi, je demande seulement,
Du plus sacré vœu de mon âme,
Qu’il plaise aux dieux et à Madame,
Que je brûle éternellement.

Théophile de Viau,
Les Œuvres du sieur Théophile, 1621


1. Que ce­lui qui vou­dra.
2. Qui tra­dui­sent un ca­rac­tère in­sou­mis, re­belle, porté à la ré­volte.

Le Vent de l’océan

Dans la pre­mière sec­tion de son re­cueil, Jean de La Ville de Mir­mont, écri­vain né à Bor­deaux, re­groupe des po­è­mes évo­quant la mer et le loin­tain. En voici le sep­tième :


Le vent de l’océan siffle à travers les portes
Et secoue au jardin les arbres effeuillés.
La voix qui vient des mers lointaines est plus forte
Que le bruit de mon cœur qui s’attarde à veiller.

Ô souffle large dont s’emplissent les voilures,
Souffle humide d’embrun et brûlant de salure1,
Ô souffle qui grandis et recourbes les flots
Et chasses la fumée, au loin, des paquebots !
Tu disperses aussi mes secrètes pensées,
Et détournes mon cœur de ses douleurs passées.
L’imaginaire mal que je croyais en moi
N’ose plus s’avouer auprès de ce vent froid
Qui creuse dans la mer et tourmente les bois.

Jean de La Ville de Mirmont,
L’Horizon chimérique, 1920


1. Ca­rac­tère, état de ce qui est salé.

Prosopopée d’un chien

La pro­so­po­pée est une fi­gure de style par la­quelle l’ora­teur ou l’écri­vain fait par­ler un être ina­nimé, un ani­mal, une per­sonne ab­sente ou morte.


Quand la mort m’aura fait descendre
Où l’on ne voit jour ni flambeau,
Doit-on pas honorer ma cendre
D’une épitaphe et d’un tombeau ?

Au temps que la nuit fait sa course,
J’aboie à ces maudits filous,
Qui voudraient bien remplir leur bourse
Des pistoles1 qui sont chez nous.

Quand un amoureux en approche,
Je suis plus muet qu’une roche,
Et laisse entrer le compagnon.

Notre chatte même confesse
Qu’il faut que je sois le mignon2
De mon maître et de ma maîtresse.

François Maynard,
Les Œuvres de Maynard, 1646


1. La pis­tole est une mon­naie d’or bat­tue aux XVIe et XVIIe siè­cles en Es­pa­gne et en Ita­lie, de ti­tre et de poids ana­lo­gues à ceux du louis.
2. Fa­vori.

Sonnet 40

Le re­cueil de Char­les Co­tin se com­pose, pour sa pre­mière par­tie, de cinquante-cinq son­nets et de vingt-trois po­è­mes de forme li­bre qui sont au­tant d’énig­mes à ré­sou­dre.
Qu’évo­que le son­net ci-dessous ? Pour le dé­cou­vrir, sui­vez ce lien.


On voit en l’air une maison
Qui peut passer pour labyrinthe,
Où ceux qui cheminent sans crainte
Sont arrêtés en trahison.

C’est une fatale prison,
Un lieu de gêne et de contrainte,
Où leur pauvre vie est éteinte
Par un monstre plein de poison.

Sa malice est ingénieuse,
Et de Vulcain1 la main fameuse
Dresse des pièges moins subtils.

Son art de bâtir est extrême,
Et sa matière et ses outils
Se rencontrent tous en lui-même.

Charles Cotin,
Recueil des énigmes de ce temps, 1646


1. Dieu du feu et des for­ge­rons.

J’ai rêvé d’une jungle

Al­bert Sa­main, dont on re­tient sur­tout la veine élé­gia­que, est un po­ète sur­pre­nant…


J’ai rêvé d’une jungle ardente aux fleurs profondes,
Moite dans des touffeurs de musc et de toisons,
D’une jungle du Sud, ivre de floraisons,
Où fermentait l’or des pourritures fécondes.

J’étais tigre parmi les tigresses lubriques,
Dont l’échine ondulait de lentes pâmoisons.
J’étais tigre… et dans l’herbe, où suaient les poisons,
L’amour faisait vibrer nos croupes électriques.

Le feu des nuits sans lune exaspérait nos moelles.
Dans l’ombre, autour de nous, fourmillantes étoiles,
Des yeux phosphorescents s’allumaient à nous voir.

Un orage lointain prolongeait ses décharges.
Et des gouttes d’eau chaude, ainsi que des pleurs larges,
Voluptueusement tombaient du grand ciel noir.

Albert Samain,
Au jardin de l’Infante, 1897