Le Papillon

Il y a tou­jours chez La­mar­tine, même au cœur du dé­sir le plus vo­lage, un élan vers l’in­fini.


Naître avec le printemps, mourir avec les roses ;
Sur l’aile du zéphyr nager dans un ciel pur ;
Balancé sur le sein des fleurs à peine écloses,
S’enivrer de parfums, de lumière et d’azur ;
Secouant, jeune encor, la poudre de ses ailes,
S’envoler comme un souffle aux voûtes éternelles,
Voilà du papillon le destin enchanté :
Il ressemble au désir, qui jamais ne se pose,
Et sans se satisfaire, effleurant toute chose,
Retourne enfin au ciel chercher la volupté.

Alphonse de Lamartine,
Nouvelles Méditations poétiques, 1823

La neige est triste

Dans la pré­face de son re­cueil, Jean Ri­che­pin an­nonce au lec­teur qui s’ap­prête à le feuil­le­ter : « Tu ren­con­tre­ras des can­ti­lè­nes1 de men­diants, des bal­la­des de ba­la­deurs2, des pay­sa­ges, des coins de cam­pa­gne, des bouts de rue, des pe­tiots qui te de­man­de­ront l’au­mône, des vieux, des mar­mi­teux3, de fran­ches ca­nail­les qui ont la main leste et la pa­role en­core plus, mais aussi le cœur sur la main ».


La neige est triste. Sous la cruelle avalanche,
Les gueux, les va-nu-pieds, s’en vont tout grelottants.
Oh ! le sinistre temps, oh ! l’implacable temps
Pour qui n’a point de feu, ni de pain sur la planche !

Les carreaux sont cassés, la porte se déclanche,
La neige par des trous entre avec les autans4
Des enfants, mal langés dans de pauvres tartans5,
Voient au bout d’un sein bleu geler la goutte blanche.

Et par ce temps de mort, le père est au travail,
Dehors. Le givre perle aux poils de son poitrail.
Ses poumons boivent l’air glacé qui les poignarde.

Il sent son corps raidir, il râle, il tombe, las,
Cependant que le ciel ironique lui carde,
Comme pour l’inviter au somme, un matelas6.

Jean Richepin,
La Chanson des gueux, 1881


1. Po­è­mes de forme brève et d’ins­pi­ra­tion ly­ri­que.
2. Per­son­nes qui ai­ment à flâ­ner, à pa­res­ser.
3. Per­son­nes mal en point, mi­sé­ra­bles.
4. Vents forts et froids.
5. Châ­les ou plaids en laine.
6. Car­der un ma­te­las con­siste à tra­vail­ler la laine ou le crin qui le gar­nit de ma­nière à lui re­don­ner son épais­seur pri­mi­tive.

Je t’écoutais, je te suivais

« L’Om­­­bre » est une suite de po­è­mes où Fran­cis Car­co s’adresse à une fille des rues ; voi­ci l’avant-dernier d’en­tre eux :


Je t’écoutais, je te suivais sous les lumières.
Il n’y avait que nous de vivants en ces lieux,
Nous seuls mais je savais que des deux, la première,
Ce serait toi qui me dirais adieu.

Et j’avais beau ne pas vouloir,
Te retenir par ta petite main,
Le cri, le roulement et la fumée des trains,
Les rails et leurs feux en veilleuse,
Le pont noir tout retentissant
Du bruit des lourds wagons entre-choqués,
Par un présage obscur déjà nous séparaient.

Francis Carco,
« L’Ombre », La Bohème et mon cœur, 1912

Vers le Nord

Sou­vent élé­gia­que, la po­é­sie de Phi­lippe Cha­ba­neix ébau­che des uni­vers à la fois trou­bles et fa­mi­liers.


À Gisèle Ferrandier

C’est dans l’impasse des Trois Anges
Qu’un matin gris j’ai rencontré,
Après avoir longtemps erré,
Le plus meurtri de tous mes songes :

Une enfant triste aux yeux cernés
Qui s’appelait Marcelle ou Marthe
Et qui, m’ouvrant comme une morte
Le ciel des jours abandonnés,

M’a conduit jusqu’à cette chambre
D’où l’on voyait, sortis du port,
Les voiliers glisser vers le nord
Parmi la brume de novembre.

Philippe Chabaneix,
Musiques des jours et des nuits, 1945

Les Épiceries

Le re­cueil des Mas­ques est com­posé, comme l’in­di­que son sous-titre, de « son­nets héroï-comiques ».


Le soleil meurt : son sang ruisselle aux devantures ;
Et la boutique immense est comme un reposoir
Où sont, par le patron, rangés sur le comptoir,
Comme des cœurs de feu, les bols de confitures.

Et, pour mieux célébrer la chute du soleil,
L’épicier triomphal qui descend de son trône,
Porte dans ses bras lourds un bocal d’huile jaune
Comme un calice d’or colossal et vermeil.

L’astre est mort : ses derniers rayons crevant les nues
Illuminent de fièvre et d’ardeurs inconnues
La timide praline et les bonbons anglais.

Heureux celui qui peut dans nos cités flétries
Contempler un seul soir pour n’oublier jamais
La gloire des couchants sur les épiceries !

Vincent Muselli,
Les Masques, 1919

Quand la rose du soir

S’ins­pi­rant du « Re­mords pos­thume » de Char­les Bau­de­laire, Gas­ton Criel donne la pa­role à quel­qu’un qui en au­rait re­tenu la le­çon…


Quand la rose du soir penchera sur ma tombe
ton pas d’amant vibrera dans mon cœur
Tu diras bonjour à l’amour
et tous mes os rongés
garderont en leur vague vermine
le baiser de tes pas
aux feuilles qui pourrissent.

Je reconnaîtrai bien tes souliers crissant sur le sable
et le vent qui souffle sur la mort
t’apportera le secret de mon âme

t’apportera le secret de mon âme : Tu étais cocu !

Gaston Criel,
Popoème, 1976

Pseudo-sonnet imbriaque et désespéré

Que fait pourtant un pauvre ivrogne ?
II se couche et n’occit personne !
Olivier Basselin.

Let us have wine : and women, mirth and laughter !
Sermons and soda-water the day after !
Man, being reasonable, must get drunk ;
The best of life is but intoxication !
Lord Byron.

Vin ! Hydromel ! Kummel ! Whisky ! Zythogala !
j’ai bu de tout ! parfois saoûl comme une bourrique !
l’Archiduc de Weimar jadis me régala
d’un vieux Johannisberg à très-cher la barrique !

Dans le crâne scalpé du sachem Ko-Gor-Roo
Boo-Loo, j’ai puisé l’eau des torrents d’Amérique !
pour faire un grog vive l’Acide Sulfurique !
Tout petit je suçai le lait d’un kanguroo ! 1

(Mon père est employé dans les pompes funèbres :
c’est un homme puissant ! J’attelle quatre zèbres
à mon petit dog-car et je m’en vais au trot !)

Or aujourd’hui, noyé de Picons et d’absinthes,
je meurs plus écœuré que feu Jean des Esseintes :
Mon Dieu ! n’avoir jamais goûté de vespetro !

Georges Fourest,
La Négresse blonde, 1909


1. Un kanguroo femelle bien entendu. (Note de l’auteur.)