J’ai rêvé d’une jungle

Al­bert Sa­main, dont on re­tient sur­tout la veine élé­gia­que, est un po­ète sur­pre­nant…


J’ai rêvé d’une jungle ardente aux fleurs profondes,
Moite dans des touffeurs de musc et de toisons,
D’une jungle du Sud, ivre de floraisons,
Où fermentait l’or des pourritures fécondes.

J’étais tigre parmi les tigresses lubriques,
Dont l’échine ondulait de lentes pâmoisons.
J’étais tigre… et dans l’herbe, où suaient les poisons,
L’amour faisait vibrer nos croupes électriques.

Le feu des nuits sans lune exaspérait nos moelles.
Dans l’ombre, autour de nous, fourmillantes étoiles,
Des yeux phosphorescents s’allumaient à nous voir.

Un orage lointain prolongeait ses décharges.
Et des gouttes d’eau chaude, ainsi que des pleurs larges,
Voluptueusement tombaient du grand ciel noir.

Albert Samain,
Au jardin de l’Infante, 1897

Conte d’ici – Le centre-ville

La Mélancolie du coursier Uber

Dans un pays aux iné­ga­li­tés crois­san­tes, en un siè­cle féru de tech­no­lo­gie, il était pos­si­ble de se faire li­vrer tout ce que les res­tau­rants plus ou moins pro­ches pro­po­saient à leurs tables. Il suf­fi­sait d’en faire la de­mande sur une pla­te­forme nu­mé­ri­que.

Aux heu­res des re­pas, de jeu­nes cy­clis­tes s’at­trou­paient sur les pla­ces et dans les rues des quar­tiers com­mer­çants, près des snacks et des bras­se­ries. Ils at­ten­daient, un peu ab­sents, qu’une course leur soit con­fiée.

Ces tra­vail­leurs étaient des tâ­che­rons ; le temps perdu entre deux li­vrai­sons ne leur était pas payé, de sorte qu’ils ga­gnaient une mi­sère.

Les ri­ches ci­ta­dins se ré­ga­laient à loisir. Comme leurs com­man­des ar­ri­vaient à vélo, ils étaient heu­reux de faire un geste pour la pla­nète.

Un jour d’été nu­a­geux, un cour­sier écri­vit ce po­è­me :

Le centre-ville est maussade
Comme une vie sans espoir ;
À l’horizon se dessinent
Deux burgers et trois sushis.

T. C.

Le Papillon

Il y a tou­jours chez La­mar­tine, même au cœur du dé­sir le plus vo­lage, un élan vers l’in­fini.


Naître avec le printemps, mourir avec les roses ;
Sur l’aile du zéphyr nager dans un ciel pur ;
Balancé sur le sein des fleurs à peine écloses,
S’enivrer de parfums, de lumière et d’azur ;
Secouant, jeune encor, la poudre de ses ailes,
S’envoler comme un souffle aux voûtes éternelles,
Voilà du papillon le destin enchanté :
Il ressemble au désir, qui jamais ne se pose,
Et sans se satisfaire, effleurant toute chose,
Retourne enfin au ciel chercher la volupté.

Alphonse de Lamartine,
Nouvelles Méditations poétiques, 1823

Les Quatre Saisons

Ariette

Je marche dans la neige
Et je ferme les yeux
Sur le jour qui s’achève
En mon cœur amoureux

Là s’élèvent au ciel bleu
Des perdrix et des roses
L’effluve de tes yeux
Enivre chaque chose

Ce monde d’espoirs fous
Qui s’envole en fumée
Est l’unique séjour
De mon cœur grand brûlé

Écoute les pleurs drus
Ô morveux de mon cœur
Qui sèment sous les nues
Le déchet de mes heures
Et se perdent éperdus

T. C.

La neige est triste

Dans la pré­face de son re­cueil, Jean Ri­che­pin an­nonce au lec­teur qui s’ap­prête à le feuil­le­ter : « Tu ren­con­tre­ras des can­ti­lè­nes1 de men­diants, des bal­la­des de ba­la­deurs2, des pay­sa­ges, des coins de cam­pa­gne, des bouts de rue, des pe­tiots qui te de­man­de­ront l’au­mône, des vieux, des mar­mi­teux3, de fran­ches ca­nail­les qui ont la main leste et la pa­role en­core plus, mais aussi le cœur sur la main ».


La neige est triste. Sous la cruelle avalanche,
Les gueux, les va-nu-pieds, s’en vont tout grelottants.
Oh ! le sinistre temps, oh ! l’implacable temps
Pour qui n’a point de feu, ni de pain sur la planche !

Les carreaux sont cassés, la porte se déclanche,
La neige par des trous entre avec les autans4
Des enfants, mal langés dans de pauvres tartans5,
Voient au bout d’un sein bleu geler la goutte blanche.

Et par ce temps de mort, le père est au travail,
Dehors. Le givre perle aux poils de son poitrail.
Ses poumons boivent l’air glacé qui les poignarde.

Il sent son corps raidir, il râle, il tombe, las,
Cependant que le ciel ironique lui carde,
Comme pour l’inviter au somme, un matelas6.

Jean Richepin,
La Chanson des gueux, 1881


1. Po­è­mes de forme brève et d’ins­pi­ra­tion ly­ri­que.
2. Per­son­nes qui ai­ment à flâ­ner, à pa­res­ser.
3. Per­son­nes mal en point, mi­sé­ra­bles.
4. Vents forts et froids.
5. Châ­les ou plaids en laine.
6. Car­der un ma­te­las con­siste à tra­vail­ler la laine ou le crin qui le gar­nit de ma­nière à lui re­don­ner son épais­seur pri­mi­tive.

Je t’écoutais, je te suivais

« L’Om­­­bre » est une suite de po­è­mes où Fran­cis Car­co s’adresse à une fille des rues ; voi­ci l’avant-dernier d’en­tre eux :


Je t’écoutais, je te suivais sous les lumières.
Il n’y avait que nous de vivants en ces lieux,
Nous seuls mais je savais que des deux, la première,
Ce serait toi qui me dirais adieu.

Et j’avais beau ne pas vouloir,
Te retenir par ta petite main,
Le cri, le roulement et la fumée des trains,
Les rails et leurs feux en veilleuse,
Le pont noir tout retentissant
Du bruit des lourds wagons entre-choqués,
Par un présage obscur déjà nous séparaient.

Francis Carco,
« L’Ombre », La Bohème et mon cœur, 1912

Allure de marche

Ce mois-ci, nous vous pro­po­sons une nou­velle suite de haï­kus de Marie-Catherine Be­lu­che ; merci à elle pour cette con­tri­bu­tion :


Un flot sur la berge
Les coureurs, comme le fleuve,
Songent-ils à la mer ?



Des bourgeons déjà !
Le théâtre est au spectacle1
Voir fleurir les magnolias



Février venu
Ils ne percent plus la neige
Les premiers crocus



En rythme binaire
La rue Soulary2 résonne
Marches matinales



Au pied du sapin
Un écureuil dans la ouate
Bondit en silence

Marie-Catherine Beluche


1. À Lyon, le par­vis du thé­â­tre des Cé­les­tins est garni de ma­gno­lias. (Note de l’Au­trice.)
2. Avec plus de 400 mar­ches, la rue Jo­sé­phin Sou­lary pos­sède un des plus longs es­ca­liers lyon­nais, per­met­tant de re­lier le pla­teau de la Croix-Rousse et les bords du Rhône joux­tant le parc de la Tête d’Or. (Note de l’Au­trice.)