Vers le Nord

Sou­vent élé­gia­que, la po­é­sie de Phi­lippe Cha­ba­neix ébau­che des uni­vers à la fois trou­bles et fa­mi­liers.


À Gisèle Ferrandier

C’est dans l’impasse des Trois Anges
Qu’un matin gris j’ai rencontré,
Après avoir longtemps erré,
Le plus meurtri de tous mes songes :

Une enfant triste aux yeux cernés
Qui s’appelait Marcelle ou Marthe
Et qui, m’ouvrant comme une morte
Le ciel des jours abandonnés,

M’a conduit jusqu’à cette chambre
D’où l’on voyait, sortis du port,
Les voiliers glisser vers le nord
Parmi la brume de novembre.

Philippe Chabaneix,
Musiques des jours et des nuits, 1945

Ratapoil, encombré de lui-même

à Honoré Daumier

Or voici Ratapoil, encombré de lui-même,
Pardessus taquinant la poitrine et les cuisses,
Qui s’en vient en flânant par les rues de la ville
Promener sa langueur et le temps qui s’égrène…

Gentes dames, précieuses, perdrix, fleurs de serre :
Se rengorge la blonde, la brune sourcille
– Défilé d’impressions sans mystère et furtives –
La nature s’étiole, en habits de flanelle…

La rumeur vile et vaine, un air gai, le ciel gris,
Tout le blesse et flétrit – Ratapoil de frémir –
De sombrer dans ce monde où les cœurs sonnent creux ;

Son regard se raccroche aux lueurs électriques…
« Si les gens n’étaient pas à ce point égotistes,
« Je pourrais, se dit-il, essayer d’être heureux… »

T. C.

Les Épiceries

Le re­cueil des Mas­ques est com­posé, comme l’in­di­que son sous-titre, de « son­nets héroï-comiques ».


Le soleil meurt : son sang ruisselle aux devantures ;
Et la boutique immense est comme un reposoir
Où sont, par le patron, rangés sur le comptoir,
Comme des cœurs de feu, les bols de confitures.

Et, pour mieux célébrer la chute du soleil,
L’épicier triomphal qui descend de son trône,
Porte dans ses bras lourds un bocal d’huile jaune
Comme un calice d’or colossal et vermeil.

L’astre est mort : ses derniers rayons crevant les nues
Illuminent de fièvre et d’ardeurs inconnues
La timide praline et les bonbons anglais.

Heureux celui qui peut dans nos cités flétries
Contempler un seul soir pour n’oublier jamais
La gloire des couchants sur les épiceries !

Vincent Muselli,
Les Masques, 1919

Où vont les feuilles

Où sont passés les chants, les trilles,
Les doux parfums et l’allégresse
De la nature épanouie,
Pies, rossignols et fleurs vermeilles ?
Qu’est devenu l’ardent soleil
Frappant les toits de reflets d’ambre
Et les statues d’ombre en dentelle ?
Où vont les feuilles dans le vent ?

Qu’est devenu le grand fouillis
De mes cheveux aux plis revêches ?
Et la vigueur de mes désirs,
L’envol des sens et leur caresse…
Quand reviendront ces flux de sève,
Révolution de tout mon sang ?
Mes flâneries le cœur en fête ?
Où vont les feuilles dans le vent ?

Où sont passés les couleurs vives,
L’éclat de feu dont se peignaient
L’âpre candeur qu’il faut à vivre
Et les fureurs de ma superbe ?
Qu’est devenue ma part de rêve ?
Et mon sourire ? Et mes revanches ?
Mes fantaisies et mes largesses ?
Où vont les feuilles dans le vent ?

Prince de marbre, je vous aime ;
Passent nos vies, ronge le temps :
Je garde espoir malgré ma peine,
Quand vont les feuilles dans le vent…

T. C.

Quand la rose du soir

S’ins­pi­rant du « Re­mords pos­thume » de Char­les Bau­de­laire, Gas­ton Criel donne la pa­role à quel­qu’un qui en au­rait re­tenu la le­çon…


Quand la rose du soir penchera sur ma tombe
ton pas d’amant vibrera dans mon cœur
Tu diras bonjour à l’amour
et tous mes os rongés
garderont en leur vague vermine
le baiser de tes pas
aux feuilles qui pourrissent.

Je reconnaîtrai bien tes souliers crissant sur le sable
et le vent qui souffle sur la mort
t’apportera le secret de mon âme

t’apportera le secret de mon âme : Tu étais cocu !

Gaston Criel,
Popoème, 1976

Le Silence des martyres – 1

Son dernier crépuscule
S’enflammait de griffures ;
Une obscurité sourde
Rongeait les bâtiments.

Il fau­drait vi­vre avec lé­gè­reté, et cul­ti­ver le bon­heur par élé­gance, car l’homme est un pau­vre ani­mal qui se dé­fi­gure vite.

Une pe­tite co­lère a du charme, mais vire au gro­tes­que si elle en­fle. De même, une douce lan­gueur irise le re­gard, alors qu’une dé­prime est sor­dide.

Il rentrait le cœur blanc
Et la poche lestée
D’un vrai rasoir à lame
Qu’il avait acheté.

Mais dans ce monde qui ne ren­voie au­cun écho, se dit-il, vi­vre est un achar­ne­ment.

Son bain chaud l’étreignait ;
De longs filets de pourpre
Germaient de ses poignets
Comme des fleurs diaphanes…

T. C.


Ce poème fait partie d’un diptyque.

Sonnet

Ce po­ème a paru dans un re­cueil col­lec­tif in­ti­tulé Jar­din d’épi­ta­phes choi­sies ; il y est pré­senté comme ayant été « fait au lit de la mort, qua­tre heu­res avant que mou­rir. »


Je suis dans le penchant de mon âge de glace,
Mon âme se détache, et va laisser mon corps ;
En cette extrémité que faut-il que je fasse,
Pour entrer sans frayeur dans la terre des morts ?

J’ai flatté les puissants, j’ai plâtré leurs malices,
J’ai fait de mes péchés mes uniques plaisirs,
Je me suis tout entier plongé dans les délices,
Et les biens passagers ont été mes désirs.

Tout espoir de salut me semble illégitime,
Je suis persécuté de l’horreur de mon crime,
Et son affreuse image est toujours devant moi.

Mais ! ô mon doux Sauveur, que mon âme est confuse !
Que je suis faiblement assisté de ma Foi !
Rends-tu pas innocent le Pécheur qui s’accuse ?

François Maynard,
Jardin d’épitaphes choisies, 1648

Haïkus des montagnes

Nous sou­hai­tions fê­ter les deux ans de no­tre site avec des in­vi­tés. Merci à Marie-Catherine pour sa con­tri­bu­tion :


« Ah ! Elle est presque bonne. »
Dans le lac Miroir
La montagne se trouble




Sauterelles, grillons, criquets
Quelles différences ?
Leurs sauts toujours me devancent




Je les vois dans le ciel
Je les sens au loin
Les moutons éparpillés




Du Pic Ouest j’observe
Le lac de Souliers
Comme il parait riquiqui




La marmotte sur son séant
Sage méditant
Des brumes sort la Taillante

Marie-Catherine Beluche