Lorsque, sous les crachats

Ro­bert de Mon­tes­quiou fut un dandy flam­boyant, mé­lan­co­li­que, rail­leur et sou­vent raillé.


Lorsque, sous les crachats, les affronts, les épines,
Et le sceptre de jonc, et l’éponge de fiel,
Le Christ agonisait, des extases divines
Venaient lui rappeler qu’il était Roi du Ciel.

Le reniement ingrat, les caresses rusées,
La flagellation, l’impudeur d’être nu,
Le gibet appuyant sur les veines usées
Et, plus que tout, le poids de l’amour méconnu

Composent le supplice ineffable et sans plainte
De pouvoir savourer, grisante comme un vin,
Sous les yeux d’une haine où se cache une crainte,
La forte volupté de se sentir divin.

Robert de Montesquiou,
Un moment du pleur éternel, 1919

Ratapoil, assoiffé de lumière

Or voici Ratapoil, assoiffé de lumière,
Qui va d’un pas rêveur, au hasard de la ville,
Glaner le nez en l’air ce que l’heure charrie
De grâce et d’harmonie, d’épiphanies soudaines…

Il oublie tout, longe les quais, s’achète un livre,
Trouve un coin de terrasse inondé de soleil ;
Il feuillette et remarque, au sortir d’un poème,
Le regard appuyé d’une belle voisine…

L’éblouissante créature alors se lève,
S’approche et lui sourit – le voilà comme au ciel –
Puis elle dit : « Ah ! Quel beau chapeau portez-vous ! »

Comme il roulait dans son esprit un compliment
Qui fût une réponse audacieuse et plaisante :
« D’où vient-il donc ? Il me le faut pour mon époux. »

T. C.


Qui est Ratapoil ?

Que de fois j’ai souri

Dans la pré­face de son ou­vrage, Tris­tan De­rème ex­pli­que qu’il veut don­ner « à sou­rire des sen­ti­ments gra­ves » sans ces­ser de les dire avec sin­cé­rité.


Que de fois j’ai souri pour te cacher mes larmes !
Que de fois j’ai noué des roses sur mes armes
Pour te dissimuler que j’allais au combat !
Fallait-il que mon fiacre à jamais s’embourbât
Et se perdît dans les ornières de la vie ?
Comment faut-il encor ce soir que je sourie
Lorsque j’entends crouler le monde autour de moi
Et quand l’espoir suprême où j’avais mis ma foi
Je le vois s’effeuiller comme une primevère ?
Garçon, apportez-moi du fiel dans un grand verre.

Tristan Derème,
La Verdure dorée, 1922

En leur saison

An­dré Mage de Fief­me­lin na­quit et de­meura à l’île d’Olé­ron. Il eut une vie ran­gée et pro­dui­sit plus de cin­quante mille vers.


En leur saison l’arbre et la fleur soupirent
Un air d’eux-même embaumant l’air d’odeurs :
Tu rends de toi pour plus douces senteurs1
Un air infect que tes esprits2 soupirent.

Les fruits ainsi de leurs arbres retirent.
L’arbre mauvais ne peut en ses aigreurs
Faire bon fruit plein de douces saveurs :
Les biens de toi non plus ne se désirent.

Qu’est-ce que l’homme ? Un arbre renversé
Dont la racine est son poil plus haussé3,
Son chef4 le tronc, le milieu sa poitrine ;

Ses jambes sont les rameaux : chaque orteil
Autant de feuille au vent qui le domine ;
Lui, souche en fin5 séchée6 du soleil.

André Mage de Fiefmelin,
L’Image d’un mage, 1601


1. Tu dé­ga­ges, comme bou­quet de sen­teurs les plus dou­ces.
2. Élé­ments d’une ma­tière très sub­tile, lé­gère, chaude, mo­bile et in­vi­si­ble, con­si­dé­rés comme les agents de la vie et du sen­ti­ment qu’ils por­tent dans les dif­fé­ren­tes par­ties du corps qu’ils ani­ment.
3. Le plus haut.
4. Tête.
5. À la fin.
6. Le e du fé­mi­nin compte pour une syl­labe.

L’Escalier

En con­sa­crant tout un re­cueil au per­son­nage de Pier­rot, Al­bert Gi­raud es­quisse une my­tho­lo­gie du quo­ti­dien.


Sur le marbre de l’escalier,
Un léger froufrou de lumière
S’irise en bleuâtre poussière,
Au tournant de chaque palier.

La Lune, d’un pas familier,
Fait, dans sa ronde coutumière,
Sur le marbre de l’escalier,
Un léger froufrou de lumière.

Et Pierrot, pour s’humilier
Devant sa pâle Emperière1,
Prosterne la blanche prière
De son grand corps en espalier
Sur le marbre de l’escalier.

Albert Giraud,
Pierrot lunaire, 1884


1. Im­pé­ra­trice (ar­cha­ïsme).

4, rue Wickram

Les cloches de l’église
S’éveillent au petit jour,
Quelques pigeons roucoulent
Et s’ébrouent sur le toit
.

J’ha­bite sous les com­bles d’un an­cien cou­vent, à Col­mar. Deux vi­sa­ges en bas-relief do­mi­nent l’en­trée de la bâ­tisse ; l’un rit et l’au­tre pleure…

Le splendide soleil
Promène sur les meubles
Des croisées de lumière
Où les choses s’affirment.

Pour jus­ti­fier le dé­nue­ment de la vie mo­nas­ti­que, la rè­gle de Saint Be­noît cite le Nou­veau Tes­ta­ment : « Qui­con­que s’exalte sera hu­mi­lié, et qui s’hu­mi­lie sera exalté. »

Les sommets ronds des Vosges
Se découpent en aplat
Sur les tendres vapeurs
Du crépuscule rose.

T. C.

Canaille oserez-vous

« La Pa­rade » de Jean Ge­net se pré­sente comme une sé­rie de huit po­è­mes ; en voici le cin­quième :


Canaille oserez-vous me mordre une autre fois
Retenez que je suis le page du Monarque
Vous roulez sous ma main comme un flot sous ma barque
Votre houle me gonfle, ô ma caille des bois

Ma caille emmitouflée, écrasée sous mes doigts.

Jean Genet,
« La Parade », Poèmes, 1948