Le Silence des martyres – 2

à Virginia Woolf

Le soleil de midi
Accablait de chaleur
La campagne déserte
Et criblait d’incendies
La surface du fleuve.

Je suis le chêne, je suis la bi­che ; je suis le ver, je suis la foule. Je suis l’ar­doise et le pavé, je suis le prince et le bossu, la rose et la tem­pête.

Elle arpentait la grève,
Et saisie de vertiges,
Amassait des galets
Dans ses poches profondes.

Je suis l’ins­tant qui meurt, je suis l’ins­tant qui vient, et ja­mais ne me re­pose.

Sa robe dans l’eau claire
Ondulait comme une algue,
Son regard se noya
Dans le reflet du monde…

T. C.


Ce po­ème a paru dans le nu­méro 2 du Co­que­li­cot Re­vue.

Avril

Pff, que m’importe avril !
Que m’importent les pies,
Les primevères graciles,
Les parasols, les grills…

« Adieu, bonnets de laine !
Rhumes, gants et mitaines ! »
Diront les amoureux,
L’avenir devant eux.

« Au placard les froidures !
Bienvenue, ciel d’azur ! »
Lanceront les frileux,
Du soleil plein les yeux.

Pourtant, moi, je grelotte,
Le cœur plein d’engelures,
La gaîté en pelote
Et la peine en boutures.

Mon printemps, où est-il,
Si ce n’est en avril ?
Quand est-ce que l’hiver
Changera d’hémisphère ?

C. D.

Dans mon cœur

Dans mon cœur carotte, jardin des envies,
Vivaient les lutins de mes fantaisies.
Sur mon cœur crocus, éden des dandys
Dansaient les encens de mes poésies.

Et dans ce cœur-là, tapissé de moire,
Pareil aux palais des grands rois bulgares,
Dans ce lit nuptial, sans aucun égard,
S’aimaient la tristesse et le désespoir.

C. D.

Comme un reflet

Comme un reflet gros de soleil
Laisse dans l’œil un trait de flamme,
Les roches abruptes
Griffent le ciel
Immense et bleu
De la Bretagne…

La fon­taine de Ba­ren­ton sourd au cœur de Bro­cé­liande. À la pleine lune, les jeu­nes hom­mes y voient, dit-on, le vi­sage de leur pro­mise.

Soudain furieux,
Le vent se rue
Dans les bruyères,
Puis se fait doux et caressant
Comme un reflet…

Quand j’ar­ri­vai à la fon­taine, trop cer­tain d’y dé­cou­vrir ton image, je n’osai m’y pen­cher… Pour­quoi ne nous sommes-nous ja­mais ai­més ? Com­ment avons-nous pu pas­ser à côté de notre his­toire ?

L’ombre portée d’un goéland
File en troublant les raies de sable
Qu’a déposées la marée basse ;
Je nage nu
Dans l’océan
Dont les éclats plaquent d’argent
Mon grand regret…

T. C.


Ce po­ème a paru dans le nu­méro 76 de Po­é­sie/pre­mière.

Le Renouveau

I

Le brouillard qui s’effiloche
Laisse émerger par endroits
Le vert profond des sapins ;
Nous n’aurons pas eu de neige,
Cet hiver fut moribond.

Installée devant son poste,
La vieille dame d’en face
Fait du tri dans ses pelotes
Et regarde une émission.

Je vous écris cette lettre
Dans l’épure du matin ;
J’imagine vos paupières
Qui frémissent avant d’éclore…

II

Être mal ainsi que je le fus ces der­niers temps est pire que d’être triste ou mal­heu­reux. La gorge se tord, les épau­les se voû­tent, on res­pire moins ; la pen­sée ru­mine et le cœur co­gne au lieu de bat­tre, comme pour que s’ou­vre une porte…

C’est pour cela qu’au­jour­d’hui, me ré­veil­ler avec le goût de re­gar­der le ciel est une joie.

T. C.