La Vérité en pleurs

Quand vient poindre le jour, la nuit est centenaire.
Dans un gémissement, elle va, s’étiolant
Comme un tricot défait, sous l’œil adolescent
D’un matin bienheureux aux clartés légendaires.

C’est l’heure où les dormeurs commencent à comprendre
Que la femme pâmée n’était qu’une illusion
Et que l’enfant perdu qui rentre à la maison
N’était qu’un sombre piège où l’esprit s’est fait prendre.

À cet instant secret, inquiets de la lueur
Qui embrasse les cieux tel un conciliabule,
Se pressent, valeureux, les joyeux noctambules
Entravés par l’ivresse d’une étrange liqueur.

C’est à ce moment-là, quand l’obscurité meurt
Entre les bras laiteux du pubère garçon,
Étouffée par ses cris de vierge nourrisson
Comme une vieille veuve à qui l’on prend le cœur,

Que j’ai entraperçu, à travers les pâleurs
Du cillement du temps où tremble l’horizon,
Assise dans l’oubli – virginale vision
Émergeant du néant – la Vérité en pleurs.

C. D.

4 rue Wickram

Les cloches de l’église
S’éveillent au petit jour,
Quelques pigeons roucoulent
Et s’ébrouent sur le toit.

Lim­meu­ble dont jha­bite une par­tie des com­bles est un an­cien cou­vent. Deux vi­sa­ges en bas-relief do­mi­nent son en­trée ; l’un rit et l’au­tre pleure…

Le splendide soleil
Promène sur les meubles
Des croisées de lumière
Où les choses s’affirment.

Pour jus­ti­fier le dé­nue­ment de la vie mo­nas­ti­que, la rè­gle de Saint Be­noît cite le Nou­veau Tes­ta­ment : « Qui­con­que s’exalte sera hu­mi­lié, et qui s’hu­mi­lie sera exalté. »

Les sommets ronds des Vosges
Se découpent en aplat
Sur les tendres vapeurs
Du crépuscule rose.

T. C.

La Baignoire

J’étais entrée dans un hangar
Il fumait dans un fauteuil noir
Relisant un épais grimoire
Les bras posés sur l’accoudoir

Il m’a dit tu veux boire ?
Prends donc un entonnoir
Ici c’est l’abreuvoir

Dans ses yeux de miroir
Cillait un vide ivoire

J’ai bu comme on peut boire
Pour la vie pour la gloire
J’ai fini la baignoire

Quand il fut tôt ou tard
Il m’a dit goguenard
Faut larguer les amarres
Je suis ton désespoir

C. D.

Lucifer et Marie

Assis auprès de l’âtre
Lucifer astiquait
Son dur trident rougeâtre

Derrière le bellâtre
Marie lustrait, frottait
Sa corolle folâtre

Dans les yeux de Cerbère
Les flammes rougeoyaient
Ardentes et austères

Puis violent et amer
Lucifer prit Marie
Et aspergea sa chair

La queue du Malin est
Si fine que l’hymen
Ne fut pas déchiré

Le fruit de ce pêché
Eut un bien triste sort :
Il est mort crucifié

C. D.

Ratapoil, qui s’abîme en lui-même

Or voici Ratapoil qui s’abîme en lui-même ;
Sans voir que de sinistres nuages se forment,
Il emprunte au-delà des trottoirs de la ville
Les chemins escarpés de sa conscience en peine…

Des roches s’ébauchaient, et des plaines sans arbre,
Un monde exténué dont le souffle est un râle,
Le désert d’une vie,
Quand un frisson soudain lui secoue tous les os :

Un orage mitraille la place du kiosque.
Les jambes retroussées, le dos perclus de crampes,
Les gens fuient en tous sens à sauts de sauterelle ;
Ratapoil sent la pluie passer ses vêtements.

« Je n’ai pas le bonheur de séduire les femmes
« Ni le goût de l’argent,
« Gémit-il en poussant la porte d’un bistrot,
« Il faudrait que j’apprenne à jouer au tarot… »

T. C.

Homicide

Alors que je relisais le Cid
L’esprit vaporeux et l’âme vide,
Il me sembla percevoir un cri :
« À moi ! À moi ! On m’ôte la vie ! »

Cessant ma lecture avec grand peine,
L’œil rougi, sec, sentant une gêne,
J’allais droit devant, sans aucun guide
Pour me diriger vers l’homicide.

Je marchais d’un pas digne, sévère,
Un peu pompeux sans en avoir l’air,
Quand j’aperçus un type, un espion
À qui je posais cette question :

« On s’est exclamé vers l’acropole.
Diriez-vous qu’il s’agit là d’un viol ? »
Pour épancher ma curiosité
L’individu me troua le gosier.

C. D.