Conte d’ici – ici règne

Na­guère, un homme qui ha­bi­tait dans une ville de taille mo­deste, loin des re­mous du temps, se ren­dit pour quel­ques jours dans la ca­pi­tale de son pays.

L’amour du luxe y ré­gnait ; il vit des ap­pa­reils nu­mé­ri­ques, des chaus­set­tes, des vien­noi­se­ries pré­sen­tés en vi­trine comme des bi­joux. Il croisa des sil­hou­et­tes non­cha­lan­tes et so­phis­ti­quées, sur­prit quel­ques gra­ves con­fi­den­ces de pré­oc­cu­pa­tions lé­gè­res, et vit s’ébat­tre une jeu­nesse frin­gante, ai­sée, ivre d’elle-même.

Des gens y bra­vaient le froid, la nuit, dans des fi­les d’at­tente à l’en­trée de lieux à la mode. D’au­tres dor­maient dehors ; il vit des vi­sa­ges éden­tés, des peaux mar­quées de cou­pe­rose et des corps abî­més, dé­ca­tis.

Sur le che­min du re­tour, dans le train, il écri­vit ce po­ème :

Ici règne un été
Qui jamais ne s’achève ;
Là mugissent les vents
D’un hiver éternel.

Et le monde pourtant
Continue de tourner…

T. C.

Conte d’ici – le centre-ville

La Mélancolie du coursier Uber

Dans un pays aux iné­ga­li­tés crois­san­tes, en un siè­cle féru de tech­no­lo­gie, il était pos­si­ble de se faire li­vrer tout ce que les res­tau­rants plus ou moins pro­ches pro­po­saient à leurs tables. Il suf­fi­sait d’en faire la de­mande sur une pla­te­forme nu­mé­ri­que.

Aux heu­res des re­pas, de jeu­nes cy­clis­tes s’at­trou­paient sur les pla­ces et dans les rues des quar­tiers com­mer­çants, près des snacks et des bras­se­ries. Ils at­ten­daient, un peu ab­sents, qu’une course leur soit con­fiée.

Ces tra­vail­leurs étaient des tâ­che­rons ; le temps perdu entre deux li­vrai­sons ne leur était pas payé, de sorte qu’ils ga­gnaient une mi­sère.

Les ri­ches ci­ta­dins se ré­ga­laient à loisir. Comme leurs com­man­des ar­ri­vaient à vélo, ils étaient heu­reux de faire un geste pour la pla­nète.

Un jour d’été nu­a­geux, un cour­sier écri­vit ce po­è­me :

Le centre-ville est maussade
Comme une vie sans espoir ;
À l’horizon se dessinent
Deux burgers et trois sushis.

T. C.

Conte d’ici – comment vivre

Na­guère, une ré­volte éclata dans un pays rongé par l’in­jus­tice. On la ré­prima ; des in­sur­gés fu­rent ébor­gnés, d’au­tres per­di­rent une main.

Le gou­ver­ne­ment se main­tint, mais il eut peur. Il fit vo­ter une loi qui ren­força la po­lice. Dé­sor­mais, celle-ci pour­rait fil­mer la po­pu­la­tion avec des dro­nes.

Un ci­toyen écri­vit alors ce po­ème :

Comment vivre, mon âme,
À présent que le ciel
Est un poste de garde ?

Nous entrons en enfer.

T. C.