Il pleut

L’âme lasse, l’œil torve, on erre mollement
Et un jour l’on s’arrête devant une fenêtre.
On aperçoit, hagard, un chat mouillé miaulant,
Et il pleut au dehors comme il pleut au dedans.

Les gouttières rouillées ruissellent dans le cœur
Qui dégouline lors en de tendres périls
Comme les montres molles de l’illustre Dali,
Et il pleut au dehors comme il pleut au dedans.

Ah… un soupir s’échappe et l’averse redouble.
L’affreux matou hirsute geint dans notre occiput.
Au clapotis des gouttes, les sanglots longs se troublent,
Et il pleut au dehors comme il pleut au dedans.

C. D.

Premier Remords

Au temps où je portais des habits de velours
Éparses sur mon col roulaient mes boucles brunes.
J’avais de grands yeux purs comme le clair des lunes ;
Dès l’aube je partais, sac au dos, les pas lourds.

Mais en route aussitôt je tramais des détours,
Et, narguant les pions de mes jeunes rancunes,
Je montais à l’assaut des pommes et des prunes
Dans les vergers bordant les murailles des cours.

Étant ainsi resté loin des autres élèves,
Loin des bancs, tout un mois, à vivre au gré des rêves,
Un soir, à la maison craintif comme j’entrais,

Devant le crucifix où sa lèvre se colle
Ma mère était en pleurs !… Ô mes ardents regrets !
Depuis, je fus toujours le premier à l’école.

Émile Nelligan,
Émile Nelligan et son œuvre, 1903

Vingt ans

Danser toute une nuit, sur Freddy Mercury,
Comme si cette nuit durait toute la vie.
Flanôcher sur les quais, à trois heures du matin,
Un amoureux au cou, le bonheur dans la main.

Avoir un corps d’athlète et un cœur de papier,
Le nez dans les nuages et le monde à ses pieds.
S’imaginer Van Gogh, Beauvoir ou bien Barthez
Et changer d’avenir comme on change de chaise.

Se lever à midi et garder pour habit
Un pyjama moelleux, les rêves d’une nuit.
Retrouver les copains, au ciné, à la mer,
Réinventer le monde et sillonner la Terre.

Qu’est-ce que c’était bon, alors, d’avoir vingt ans !

Avoir un matelas qui ne s’effondre pas,
Un réfrigérateur qui vraiment fait du froid.
Profiter bien heureux, de janvier à décembre,
D’une pièce spéciale qu’on appelle une chambre.

Apprécier le printemps et les petits bonheurs
En prenant la mesure de leur pleine valeur.
Présenter un projet, un rêve ou une idée
Avecque l’assurance de ses capacités.

Être certain que, non, rugbyman ou banquier
Ne correspondent pas à nos vraies facultés.
Connaître ses limites, sa valeur et ses forces,
Chérir les seings d’amour gravés sur notre écorce.

Ah, qu’est-ce que c’est bon, de n’avoir plus vingt ans !

C. D.

La Vérité en pleurs

Quand vient poindre le jour, la nuit est centenaire.
Dans un gémissement, elle va, s’étiolant
Comme un tricot défait, sous l’œil adolescent
D’un matin bienheureux aux clartés légendaires.

C’est l’heure où les dormeurs commencent à comprendre
Que la femme pâmée n’était qu’une illusion
Et que l’enfant perdu qui rentre à la maison
N’était qu’un sombre piège où l’esprit s’est fait prendre.

À cet instant secret, inquiets de la lueur
Qui embrasse les cieux tel un conciliabule,
Se pressent, valeureux, les joyeux noctambules
Entravés par l’ivresse d’une étrange liqueur.

C’est à ce moment-là, quand l’obscurité meurt
Entre les bras laiteux du pubère garçon,
Étouffée par ses cris de vierge nourrisson
Comme une vieille veuve à qui l’on prend le cœur,

Que j’ai entraperçu, à travers les pâleurs
Du cillement du temps où tremble l’horizon,
Assise dans l’oubli – virginale vision
Émergeant du néant – la Vérité en pleurs.

C. D.

Le Gouverneur à bicyclette

On ne saura ja­mais si c’était un gou­ver­neur ou un sca­ra­bée. Un sca­ra­bée un peu fort – ou un for­çat évadé au dire des ti­rail­leurs.

Il étin­ce­­lait comme un pois­son dans l’eau parce qu’il por­tait son ha­bit des grands jours tout bro­ché d’or. Il pé­da­lait al­lé­gre­ment, étin­ce­lait de même, heu­reux d’être li­bre et fi­lant sur deux roues.

La ma­chine rayon­nait de tous ses rayons, tous ses ni­ckels, cale-pieds, garde-boue, freins et lan­ter­nes. Le sa­ble des pis­tes, comme de mille ro­ses des sa­bles écra­sées ou de mille et mille in­sec­tes, criait de joie sous les pneus.

Le cy­cliste éblou­is­sant, lui-même ébloui, avait dû, s’il était vrai­ment un gou­ver­neur, fuir une cé­ré­mo­nie of­fi­cielle, un co­mice agri­cole. Il n’avait pas d’es­corte. Rien que son ha­bit cha­marré sur le dos, un so­leil fan­tas­ti­que sur les épau­les, du so­leil en­tre les jam­bes, des éclats de so­leil en guise d’épe­rons.

Le cy­cliste al­lait droit de­vant lui, ac­cro­chant au pas­sage les re­flets somp­tu­eux d’une sai­son sè­che. Par­fois lâ­chant d’une main son gui­don, il se te­nait droit sur la selle. Il se lais­sait al­ler en roue li­bre. Il bom­bait son tho­rax mi­roi­tant.

Ce de­vait être un gou­ver­neur mais de ceux qui ont as­sez de l’Ad­mi­nis­tra­tion. Sous l’uni­for­me char­gé de bro­de­ries et de ga­lons cir­cu­lai­res l’évadé se pres­sait.

Du­rant quel­que temps il lon­gea un fleu­ve lourd et plat qui res­sem­blait à une ave­nue de mer­cure. Un large fleuve as­suré de sa pla­ci­dité, un de ces grands fleu­ves équa­to­riaux dont la bé­a­ti­tude lu­mi­neuse in­vite au calme et à l’ab­solu.

L’in­vi­ta­tion en l’oc­cur­rence ne tomba pas dans l’oreille d’un sourd. Le gou­ver­neur obéit à l’es­prit des eaux. Ra­pi­de­ment. Il vira dans le so­leil. Il sou­riait au so­leil. Il en­tra dans le fleuve étin­ce­lant, avec sa bi­cy­clette. Et là, di­sent les ti­rail­leurs, il de­vint es­tur­geon.

Marcel Sauvage,
Œuvre d’Or, 1952


(Note de C. D. : Merci à Maelig pour les références !)

La Baignoire

J’étais entrée dans un hangar
Il fumait dans un fauteuil noir
Relisant un épais grimoire
Les bras posés sur l’accoudoir

Il m’a dit tu veux boire ?
Prends donc un entonnoir
Ici c’est l’abreuvoir

Dans ses yeux de miroir
Cillait un vide ivoire

J’ai bu comme on peut boire
Pour la vie pour la gloire
J’ai fini la baignoire

Quand il fut tôt ou tard
Il m’a dit goguenard
Faut larguer les amarres
Je suis ton désespoir

C. D.

Lucifer et Marie

Assis auprès de l’âtre
Lucifer astiquait
Son dur trident rougeâtre

Derrière le bellâtre
Marie lustrait, frottait
Sa corolle folâtre

Dans les yeux de Cerbère
Les flammes rougeoyaient
Ardentes et austères

Puis violent et amer
Lucifer prit Marie
Et aspergea sa chair

La queue du Malin est
Si fine que l’hymen
Ne fut pas déchiré

Le fruit de ce pêché
Eut un bien triste sort :
Il est mort crucifié

C. D.