La Baignoire

J’étais entrée dans un hangar
Il fumait dans un fauteuil noir
Relisant un épais grimoire
Les bras posés sur l’accoudoir

Il m’a dit tu veux boire ?
Prends donc un entonnoir
Ici c’est l’abreuvoir

Dans ses yeux de miroir
Cillait un vide ivoire

J’ai bu comme on peut boire
Pour la vie pour la gloire
J’ai fini la baignoire

Quand il fut tôt ou tard
Il m’a dit goguenard
Faut larguer les amarres
Je suis ton désespoir

C. D.

Lucifer et Marie

Assis auprès de l’âtre
Lucifer astiquait
Son dur trident rougeâtre

Derrière le bellâtre
Marie lustrait, frottait
Sa corolle folâtre

Dans les yeux de Cerbère
Les flammes rougeoyaient
Ardentes et austères

Puis violent et amer
Lucifer prit Marie
Et aspergea sa chair

La queue du Malin est
Si fine que l’hymen
Ne fut pas déchiré

Le fruit de ce pêché
Eut un bien triste sort :
Il est mort crucifié

C. D.

Je vis, je meurs ; je me brûle et me noie

Je vis, je meurs ; je me brûle et me noie ;
J’ai chaud extrême en endurant froidure :
La vie1 m’est et trop molle et trop dure.
J’ai grands ennuis entremêlés de joie.

Tout à un coup je ris et je larmoie,
Et en plaisir maint grief tourment j’endure ;
Mon bien s’en va, et à jamais il dure ;
Tout en un coup je sèche et je verdoie.

Ainsi Amour inconstamment me mène ;
Et, quand je pense avoir plus de douleur,
Sans y penser je me trouve hors de peine.

Puis, quand je crois ma joie être certaine,
Et être au haut de mon désiré heur,
Il me remet en mon premier malheur.

Louise Labé,
Sonnets, 1555


1. Le e entre dans la mesure du vers.

Homicide

Alors que je relisais le Cid
L’esprit vaporeux et l’âme vide,
Il me sembla percevoir un cri :
« À moi ! À moi ! On m’ôte la vie ! »

Cessant ma lecture avec grand peine,
L’œil rougi, sec, sentant une gêne,
J’allais droit devant, sans aucun guide
Pour me diriger vers l’homicide.

Je marchais d’un pas digne, sévère,
Un peu pompeux sans en avoir l’air,
Quand j’aperçus un type, un espion
À qui je posais cette question :

« On s’est exclamé vers l’acropole.
Diriez-vous qu’il s’agit là d’un viol ? »
Pour épancher ma curiosité
L’individu me troua le gosier.

C. D.

Sardines à l’huile

Sardines à l’huile fine sans têtes et sans arêtes.
(Réclames des sardiniers, passim.)

Dans leur cercueil de fer-blanc
plein d’huile au puant relent
marinent décapités
ces petits corps argentés
pareils aux guillotinés
là-bas au champ des navets !
Elles ont vu les mers, les
côtes grises de Thulé1,
sous les brumes argentées
la Mer du Nord enchantée…
Maintenant dans le fer-blanc
et l’huile au puant relent
de toxiques restaurants
les servent à leurs clients !
Mais loin derrière la nue
leur pauvre âmette ingénue
dit sa muette chanson
au Paradis-des-poissons,
une mer fraîche et lunaire
pâle comme un poitrinaire,
la Mer de Sérénité
aux longs reflets argentés
où durant l’éternité,
sans plus craindre jamais les
cormorans et les filets,
après leur mort nageront
tous les bons petits poissons !…

Sans voix, sans mains, sans genoux2
sardines, priez pour nous !…

Georges Fourest,
La Négresse blonde, 1909


1. Île dont l’existence est incertaine.
2. Tout ce qu’il faut pour prier. (Note de l’Auteur.)

Le Fou

Un carolus ou bien encor,
Si l’aimez mieux, un agneau d’or.

Manuscrits de la Bibliothèque du Roi.

La lune pei­gnait ses che­veux avec un dé­mê­loir d’ébène qui ar­gen­tait d’une pluie de vers lui­sants les col­li­nes, les prés et les bois.

*

Scarbo, gnome dont les tré­sors foi­son­nent, van­nait1 sur mon toit, au cri de la gi­rou­ette, du­cats et flo­rins qui sau­taient en ca­dence, les piè­ces faus­ses jon­chant la rue.

Comme ri­cana le fou qui va­gue, cha­que nuit, par la cité dé­serte, un œil à la lune et l’au­tre – crevé !

– « Foin de la lune ! grommela-t-il, ra­mas­sant les je­tons du dia­ble, j’achè­te­rai le pi­lori2 pour m’y chauf­fer au so­leil ! »

Mais c’était tou­jours la lune, la lune qui se cou­chait.

– Et Scarbo mon­noyait sour­de­ment dans ma cave du­cats et flo­rins à coups de ba­lan­cier3.

Tan­dis que, les deux cor­nes en avant, un li­ma­çon qu’avait égaré la nuit, cher­chait sa route sur mes vi­traux lu­mi­neux4.

Aloysius Bertrand,
Gaspard de la nuit, 1842 (première édition)


1. Van­ner, c’est re­muer ré­gu­liè­re­ment avec un van pour chas­ser les im­pu­re­tés.
2. Cet ap­pa­reil ser­vait à ex­po­ser en pu­blic des cri­mi­nels qui n’avaient pas été con­dam­nés à la peine de mort. On se sou­vient de Qua­si­modo pi­lo­rié dans la Notre-Dame de Pa­ris de Vic­tor Hugo.
3. Ins­tru­ment com­posé d’un vo­lant et monté sur une vis pour la frappe des mon­naies.
4. À la fin du Dia­ble amou­reux de Ca­zotte (1772), dans un con­texte sa­ta­ni­que, on voit ap­pa­raî­tre de tels es­car­gots dont les cor­nes sont de­ve­nues des « jets de lu­mière phos­pho­ri­que ».

Épigraphe
Le ti­tre, comme on le verra par la suite, dé­si­gne bien un aliéné et non pas un fou de cour. L’épi­gra­phe pré­sente un dis­ti­que où tour à tour sont nom­més le ca­ro­lus, mon­naie émise par Char­les VII au xve siè­cle, et l’agneau, au­tre type de mon­naie.