Pseudo-sonnet imbriaque et désespéré

Que fait pourtant un pauvre ivrogne ?
II se couche et n’occit personne !

Olivier Basselin.

Let us have wine : and women, mirth and laughter !
Sermons and soda-water the day after !
Man, being reasonable, must get drunk ;
The best of life is but intoxication !

Lord Byron.

Vin ! Hydromel ! Kummel ! Whisky ! Zythogala !
j’ai bu de tout ! parfois saoûl comme une bourrique !
l’Archiduc de Weimar jadis me régala
d’un vieux Johannisberg à très-cher la barrique !

Dans le crâne scalpé du sachem Ko-Gor-Roo
Boo-Loo, j’ai puisé l’eau des torrents d’Amérique !
pour faire un grog vive l’Acide Sulfurique !
Tout petit je suçai le lait d’un kanguroo ! 1

(Mon père est employé dans les pompes funèbres :
c’est un homme puissant ! J’attelle quatre zèbres
à mon petit dog-car et je m’en vais au trot !)

Or aujourd’hui, noyé de Picons et d’absinthes,
je meurs plus écœuré que feu Jean des Esseintes :
Mon Dieu ! n’avoir jamais goûté de vespetro !

Georges Fourest,
La Négresse blonde, 1909


1. Un kanguroo femelle bien entendu. (Note de l’auteur.)

Avril

Pff, que m’importe avril !
Que m’importent les pies,
Les primevères graciles,
Les parasols, les grills…

« Adieu, bonnets de laine !
Rhumes, gants et mitaines ! »
Diront les amoureux,
L’avenir devant eux.

« Au placard les froidures !
Bienvenue, ciel d’azur ! »
Lanceront les frileux,
Du soleil plein les yeux.

Pourtant, moi, je grelotte,
Le cœur plein d’engelures,
La gaîté en pelote
Et la peine en boutures.

Mon printemps, où est-il,
Si ce n’est en avril ?
Quand est-ce que l’hiver
Changera d’hémisphère ?

C. D.

Avril

Lorsqu’un homme n’a pas d’amour,
Rien du printemps ne l’intéresse ;
Il voit même sans allégresse,
Hirondelles, votre retour ;

Et, devant vos troupes légères
Qui traversent le ciel du soir,
Il songe que d’aucun espoir
Vous n’êtes pour lui messagères.

Chez moi ce spleen a trop duré,
Et quand je voyais dans les nues
Les hirondelles revenues,
Chaque printemps, j’ai bien pleuré.

Mais, depuis que toute ma vie
A subi ton charme subtil,
Mignonne, aux promesses d’Avril
Je m’abandonne et me confie.

Depuis qu’un regard bien-aimé
A fait refleurir tout mon être,
Je vous attends à ma fenêtre,
Chères voyageuses de Mai.

Venez, venez vite, hirondelles,
Repeupler l’azur calme et doux,
Car mon désir qui va vers vous
S’accuse de n’avoir pas d’ailes.

François Coppée,
« Les Mois », Les Récits et les Élégies, 1878

Dans mon cœur

Dans mon cœur carotte, jardin des envies,
Vivaient les lutins de mes fantaisies.
Sur mon cœur crocus, éden des dandys
Dansaient les encens de mes poésies.

Et dans ce cœur-là, tapissé de moire,
Pareil aux palais des grands rois bulgares,
Dans ce lit nuptial, sans aucun égard,
S’aimaient la tristesse et le désespoir.

C. D.