Homicide

Alors que je relisais le Cid
L’esprit vaporeux et l’âme vide,
Il me sembla percevoir un cri :
« À moi ! À moi ! On m’ôte la vie ! »

Cessant ma lecture avec grand peine,
L’œil rougi, sec, sentant une gêne,
J’allais droit devant, sans aucun guide
Pour me diriger vers l’homicide.

Je marchais d’un pas digne, sévère,
Un peu pompeux sans en avoir l’air,
Quand j’aperçus un type, un espion
À qui je posais cette question :

« On s’est exclamé vers l’acropole.
Diriez-vous qu’il s’agit là d’un viol ? »
Pour épancher ma curiosité
L’individu me troua le gosier.

C. D.

Sardines à l’huile

Sardines à l’huile fine sans têtes et sans arêtes.
(Réclames des sardiniers, passim.)

Dans leur cercueil de fer-blanc
plein d’huile au puant relent
marinent décapités
ces petits corps argentés
pareils aux guillotinés
là-bas au champ des navets !
Elles ont vu les mers, les
côtes grises de Thulé1,
sous les brumes argentées
la Mer du Nord enchantée…
Maintenant dans le fer-blanc
et l’huile au puant relent
de toxiques restaurants
les servent à leurs clients !
Mais loin derrière la nue
leur pauvre âmette ingénue
dit sa muette chanson
au Paradis-des-poissons,
une mer fraîche et lunaire
pâle comme un poitrinaire,
la Mer de Sérénité
aux longs reflets argentés
où durant l’éternité,
sans plus craindre jamais les
cormorans et les filets,
après leur mort nageront
tous les bons petits poissons !…

Sans voix, sans mains, sans genoux2
sardines, priez pour nous !…

Georges Fourest,
La Négresse blonde, 1909


1. Île dont l’existence est incertaine.
2. Tout ce qu’il faut pour prier. (Note de l’Auteur.)

Le Fou

Un carolus ou bien encor,
Si l’aimez mieux, un agneau d’or.

Manuscrits de la Bibliothèque du Roi.

La lune pei­gnait ses che­veux avec un dé­mê­loir d’ébène qui ar­gen­tait d’une pluie de vers lui­sants les col­li­nes, les prés et les bois.

*

Scarbo, gnome dont les tré­sors foi­son­nent, van­nait1 sur mon toit, au cri de la gi­rou­ette, du­cats et flo­rins qui sau­taient en ca­dence, les piè­ces faus­ses jon­chant la rue.

Comme ri­cana le fou qui va­gue, cha­que nuit, par la cité dé­serte, un œil à la lune et l’au­tre – crevé !

– « Foin de la lune ! grommela-t-il, ra­mas­sant les je­tons du dia­ble, j’achè­te­rai le pi­lori2 pour m’y chauf­fer au so­leil ! »

Mais c’était tou­jours la lune, la lune qui se cou­chait.

– Et Scarbo mon­noyait sour­de­ment dans ma cave du­cats et flo­rins à coups de ba­lan­cier3.

Tan­dis que, les deux cor­nes en avant, un li­ma­çon qu’avait égaré la nuit, cher­chait sa route sur mes vi­traux lu­mi­neux4.

Aloysius Bertrand,
Gaspard de la nuit, 1842 (première édition)


1. Van­ner, c’est re­muer ré­gu­liè­re­ment avec un van pour chas­ser les im­pu­re­tés.
2. Cet ap­pa­reil ser­vait à ex­po­ser en pu­blic des cri­mi­nels qui n’avaient pas été con­dam­nés à la peine de mort. On se sou­vient de Qua­si­modo pi­lo­rié dans la Notre-Dame de Pa­ris de Vic­tor Hugo.
3. Ins­tru­ment com­posé d’un vo­lant et monté sur une vis pour la frappe des mon­naies.
4. À la fin du Dia­ble amou­reux de Ca­zotte (1772), dans un con­texte sa­ta­ni­que, on voit ap­pa­raî­tre de tels es­car­gots dont les cor­nes sont de­ve­nues des « jets de lu­mière phos­pho­ri­que ».

Épigraphe
Le ti­tre, comme on le verra par la suite, dé­si­gne bien un aliéné et non pas un fou de cour. L’épi­gra­phe pré­sente un dis­ti­que où tour à tour sont nom­més le ca­ro­lus, mon­naie émise par Char­les VII au xve siè­cle, et l’agneau, au­tre type de mon­naie.

Mon petit

Mon petit, mon enfant, né entre des murs blancs,
Foulant tes premiers pas sur le goudron gelé,
Sauras-tu discerner le bougainvillier blanc
De cette fleur orange, qu’on nomme « lis tigré » ?

Mon petit, mon enfant, né dans la ville grise,
Pédalant vaillamment dans un parc de béton,
Sauras-tu que le souffle, le blizzard et la bise
Sont bien plus vivifiants dans les vertes régions ?

Mon petit, mon enfant, né entouré d’autos,
Bolides vrombissants et crachant des fumées,
Pourras-tu observer les petits passereaux
Transporter le pollen dans toutes les contrées ?

Mon petit, mon enfant, né près des magasins
Qui distribuent des steaks, des cuisses sous blister,
Sauras-tu deviner qu’ils viennent des lapins,
Des bœufs et des poulets qu’élève la fermière ?

Mon petit, mon enfant, né au pied des vitrines
Où des néons fluos tricotent des slogans,
Verras-tu, un beau jour, de ta vue cristalline,
L’obscurité profonde, le noir resplendissant ?

C. D.