Dernières volontés

Tombeaux, vous n’avez pas tout le peuple des morts.
Louis Bouilhet.

Mes chers enfants, je voudrais qu’a-
près ma mort on me disséquât
soigneusement puis que, sans perdre un os,
on reconstituât mon squelette homogène
(si j’ose emprunter cette expression d’Eugène
Mouton plus connu sous le nom de Mérinos1)
et qu’alors vous m’accrochassiez dans l’atelier
où s’entasse un hétéroclite mobilier :
tenez, entre la bassinoire
de cuivre jaune et le tamanoir
empaillé suspendez mon ostéologie.
Oh ! quel bonheur de rester au logis
au bon air, à la chaleur, à la lumière,
en famille au lieu de passer ma mort tout entière
au cimetière,
dans une bière,
sous une pierre
ou bien étendu dans un caveau
propice aux rhumes de cerveau !
Quant à moisir sous le Grand-Bé2
tel Chateaubriand, macchabé
prétentieux ou bien comme Alfred de Musset
engraisser on ne sait
quel pleurnicheur de saule3,
ah ! ça fait lever les épaules
jusqu’au firmament
véritablement !
Entre vous quelquefois
vous direz à mi-voix :
– « Pauvre papa ! tout de même ce qu’il maigrit
« depuis son décès !
« Mais c’est
« curieux, regardez : il rit, il rit
« toujours
« nuit et jour !
« Nous sommes joliment contents
« de le voir comme ça rigoler tout le temps !
« car ça prouve bien pardi !
« que son âme est en Paradis :
« sans blague, pensez-vous que les damnés
« ça se gondole toute la journée ? »
En vous voyant j’aurai souvent
l’illusion d’être encore vivant.
Sans être empêtré d’un linceul
pour me dégourdir je danserai tout seul
tandis que
sur le phono tournera le disque
de ta Danse macabre, ô Saint-Saëns,
je me trémousserai dans tous les sens,
je danserai, trépudierai,
gambaderai, gambillerai !
Au moins vous n’aurez pas peur, j’espère,
en voyant frétiller feu monsieur votre père ?
Un dernier mot, mes chers enfants :
dites, vous m’époussèterez bien de temps en temps ?
Quand ce ne serait que le jour des Morts :
ce ne sera pas un grand effort !
– « Mais, papa, » direz-vous, « ça va coûter fort cher
« de nettoyer ainsi vos os de votre chair ! »
Oui mais vous épargnez les frais d’enterrement,
c’est une économie incontestablement !

Georges Fourest,
Le Géranium ovipare, 1935


1. Eu­gène Mou­ton écri­vit des œu­vres dro­la­ti­ques sous le pseu­do­nyme de « Mé­ri­nos ». L’un de ses ré­cits s’in­ti­tule Le Sque­lette ho­mo­gène.
2. François-René de Cha­teau­briand est en­terré au Grand Bé, une pe­tite île de Saint-Malo ac­ces­si­ble à ma­rée basse.
3. Voici l’épi­ta­phe qu’on peut lire sur la tombe d’Al­fred de Mus­set :

Mes chers amis, quand je mourrai,
Plantez un saule au cimetière.
J’aime son feuillage éploré ;
La pâleur m’en est douce et chère,
Et son ombre sera légère
À la terre où je dormirai.

Sardines à l’huile

Sardines à l’huile fine sans têtes et sans arêtes.
(Réclames des sardiniers, passim.)

Dans leur cercueil de fer-blanc
plein d’huile au puant relent
marinent décapités
ces petits corps argentés
pareils aux guillotinés
là-bas au champ des navets !
Elles ont vu les mers, les
côtes grises de Thulé1,
sous les brumes argentées
la Mer du Nord enchantée…
Maintenant dans le fer-blanc
et l’huile au puant relent
de toxiques restaurants
les servent à leurs clients !
Mais loin derrière la nue
leur pauvre âmette ingénue
dit sa muette chanson
au Paradis-des-poissons,
une mer fraîche et lunaire
pâle comme un poitrinaire,
la Mer de Sérénité
aux longs reflets argentés
où durant l’éternité,
sans plus craindre jamais les
cormorans et les filets,
après leur mort nageront
tous les bons petits poissons !…

Sans voix, sans mains, sans genoux2
sardines, priez pour nous !…

Georges Fourest,
La Négresse blonde, 1909


1. Île dont l’existence est incertaine.
2. Tout ce qu’il faut pour prier. (Note de l’Auteur.)