Allure de marche

Ce mois-ci, nous vous pro­po­sons une nou­velle suite de haï­kus de Marie-Catherine Be­lu­che ; merci à elle pour cette con­tri­bu­tion :


Un flot sur la berge
Les coureurs, comme le fleuve,
Songent-ils à la mer ?



Des bourgeons déjà !
Le théâtre est au spectacle1
Voir fleurir les magnolias



Février venu
Ils ne percent plus la neige
Les premiers crocus



En rythme binaire
La rue Soulary2 résonne
Marches matinales



Au pied du sapin
Un écureuil dans la ouate
Bondit en silence

Marie-Catherine Beluche


1. À Lyon, le par­vis du thé­â­tre des Cé­les­tins est garni de ma­gno­lias. (Note de l’Au­trice.)
2. Avec plus de 400 mar­ches, la rue Jo­sé­phin Sou­lary pos­sède un des plus longs es­ca­liers lyon­nais, per­met­tant de re­lier le pla­teau de la Croix-Rousse et les bords du Rhône joux­tant le parc de la Tête d’Or. (Note de l’Au­trice.)

Ratapoil, encombré de lui-même

À Honoré Daumier

Or voici Ratapoil, encombré de lui-même,
Pardessus taquinant la poitrine et les cuisses,
Qui s’en vient en flânant par les rues de la ville
Promener sa langueur et le temps qui s’égrène…

Gentes dames, précieuses, perdrix, fleurs de serre :
Se rengorge la blonde, la brune sourcille
– Défilé d’impressions sans mystère et furtives –
La nature s’étiole, en habits de flanelle…

La rumeur vile et vaine, un air gai, le ciel gris,
Tout le blesse et flétrit – Ratapoil de frémir –
De sombrer dans ce monde où les cœurs sonnent creux ;

Son regard se raccroche aux lueurs électriques…
« Si les gens n’étaient pas à ce point égotistes,
« Je pourrais, se dit-il, essayer d’être heureux… »

T. C.


Qui est Ratapoil ?

Le Mème

Po­ème écrit à par­tir des der­niers mots de cha­que vers du po­ème « Le Son­net de l’homme au sa­ble » de Ver­laine (Pa­ral­lè­le­ment, 1889).


Regarde, regarde le mème :
L’affreux type éclate une noix
Avecque une fureur suprême !
(Son tablier n’est plus très droit)

Tu vois bien, c’est un vrai problème !
La noix est émiettée, tu vois !
Reste plus qu’à faire carême
Ou à sucer des bouts de bois.

Allons barboter à la marge,
Allons nager très loin au large ;
Et les mouettes que voici

Éloigneront la queue du diable
Les vents et les marées aussi.
Mais déjeunons au préalable !

C. D.

Où vont les feuilles

Où sont passés les chants, les trilles,
Les doux parfums et l’allégresse
De la nature épanouie,
Pies, rossignols et fleurs vermeilles ?
Qu’est devenu l’ardent soleil
Frappant les toits de reflets d’ambre
Et les statues d’ombre en dentelle ?
Où vont les feuilles dans le vent ?

Qu’est devenu le grand fouillis
De mes cheveux aux plis revêches ?
Et la vigueur de mes désirs,
L’envol des sens et leur caresse…
Quand reviendront ces flux de sève,
Révolution de tout mon sang ?
Mes flâneries le cœur en fête ?
Où vont les feuilles dans le vent ?

Où sont passés les couleurs vives,
L’éclat de feu dont se peignaient
L’âpre candeur qu’il faut à vivre
Et les fureurs de ma superbe ?
Qu’est devenue ma part de rêve ?
Et mon sourire ? Et mes revanches ?
Mes fantaisies et mes largesses ?
Où vont les feuilles dans le vent ?

Prince de marbre, je vous aime ;
Passent nos vies, ronge le temps :
Je garde espoir malgré ma peine,
Quand vont les feuilles dans le vent…

T. C.

Le Silence des martyres – 1

Son dernier crépuscule
S’enflammait de griffures ;
Une obscurité sourde
Rongeait les bâtiments.

Il fau­drait vi­vre avec lé­gè­reté, et cul­ti­ver le bon­heur par élé­gance, car l’homme est un pau­vre ani­mal qui se dé­fi­gure vite.
Une pe­tite co­lère a du charme, mais vire au gro­tes­que si elle en­fle. De même, une douce lan­gueur irise le re­gard, alors qu’une dé­pres­sion, fût-elle té­nue, est sor­dide.

Il rentrait le cœur blanc
Et la poche lestée
D’un vrai rasoir à lame
Qu’il avait acheté.

Mais dans ce monde qui ne ren­voie au­cun écho, se dit-il, vi­vre est un achar­ne­ment.

Son bain chaud l’étreignait ;
De longs filets de pourpre
Germaient de ses poignets
Comme des fleurs diaphanes…

T. C.


Ce poème fait partie d’un diptyque.

Haïkus des montagnes

Nous sou­hai­tions fê­ter les deux ans de no­tre site avec des in­vi­tés. Merci à Marie-Catherine pour sa con­tri­bu­tion :


« Ah ! Elle est presque bonne. »
Dans le lac Miroir
La montagne se trouble




Sauterelles, grillons, criquets
Quelles différences ?
Leurs sauts toujours me devancent




Je les vois dans le ciel
Je les sens au loin
Les moutons éparpillés




Du Pic Ouest j’observe
Le lac de Souliers
Comme il parait riquiqui




La marmotte sur son séant
Sage méditant
Des brumes sort la Taillante

Marie-Catherine Beluche