Conte d’ici – le centre-ville

La Mélancolie du coursier Uber

Dans un pays aux iné­ga­li­tés crois­san­tes, en un siè­cle féru de tech­no­lo­gie, il était pos­si­ble de se faire li­vrer tout ce que les res­tau­rants plus ou moins pro­ches pro­po­saient à leurs tables. Il suf­fi­sait d’en faire la de­mande sur une pla­te­forme nu­mé­ri­que.

Aux heu­res des re­pas, de jeu­nes cy­clis­tes s’at­trou­paient sur les pla­ces et dans les rues des quar­tiers com­mer­çants, près des snacks et des bras­se­ries. Ils at­ten­daient, un peu ab­sents, qu’une course leur soit con­fiée.

Ces tra­vail­leurs étaient des tâ­che­rons ; le temps perdu entre deux li­vrai­sons ne leur était pas payé, de sorte qu’ils ga­gnaient une mi­sère.

Les ri­ches ci­ta­dins se ré­ga­laient à loisir. Comme leurs com­man­des ar­ri­vaient à vélo, ils étaient heu­reux de faire un geste pour la pla­nète.

Un jour d’été nu­a­geux, un cour­sier écri­vit ce po­è­me :

Le centre-ville est maussade
Comme une vie sans espoir ;
À l’horizon se dessinent
Deux burgers et trois sushis.

T. C.


Ce po­­ème a paru dans le nu­­méro 2 de la re­vue L’Éponge.

F.

Ce mois-ci, Re­née Ri­vière nous of­fre de nou­veau une belle con­tri­bu­tion :


Le désir de le revoir,
De recroiser son chemin
A laissé dans mon regard

Un arrière-goût d’amer
Quand je repense à l’amour :
Je ne vois que mes erreurs.

Vous recroiserai-je un jour ?
Voudrez-vous enfin m’aimer ?
Je vous attends d’heure en heure.

Envoi :
D’heurts en heurs, je vous attends.

Renée Rivière,
Mirages d’amour – Tous les hommes s’appellent François

L’Arcadette

Ce mois-ci, nous vous pro­po­sons un son­net de Re­née Ri­vière ; merci à elle pour cette con­tri­bu­tion :


Ode à ma petite sœur

Tu chantonnais, les pieds par les flaques souillées,
Les Matelots du Ciel luisaient dans le Canal
Que tu rêvais, au creux de tes phases anales –
Ah là, là, la saison splendide ! C’était l’Été.

Tes petites culottes étaient de coton doux,
Poupée barbie dorée, tu fourrais dans ta bourse
Des Œufs. En chocolat dont le cœur était l’Ourse
Et l’Étable des grands Seigneurs de Caoutchouc.

Et tu les incarnais en décollant les croûtes
Ces bons rois aux sceptres d’ambre à la voix de Prout
De praline à tes genoux ronds, Petite Sœur.

Sautillant, princesse en ces terres fantastiques
Comme un Navire, tu jouais à l’Élastique !
Tu ne semblais pas voir que vieillirait ton cœur.

Renée Rivière

Conte d’ici – ici règne

Na­guère, un homme qui ha­bi­tait dans une ville de taille mo­deste, loin des re­mous du temps, se ren­dit pour quel­ques jours dans la ca­pi­tale de son pays.

L’amour du luxe y ré­gnait ; il vit des ap­pa­reils nu­mé­ri­ques, des chaus­set­tes, des vien­noi­se­ries pré­sen­tés en vi­trine comme des bi­joux. Il croisa des sil­hou­et­tes non­cha­lan­tes et so­phis­ti­quées, sur­prit quel­ques gra­ves con­fi­den­ces de pré­oc­cu­pa­tions lé­gè­res, et vit s’ébat­tre une jeu­nesse frin­gante, ai­sée, ivre d’elle-même.

Des gens y bra­vaient le froid, la nuit, dans des fi­les d’at­tente à l’en­trée de lieux à la mode. D’au­tres dor­maient dehors ; il vit des vi­sa­ges éden­tés, des peaux mar­quées de cou­pe­rose et des corps abî­més, dé­ca­tis.

Sur le che­min du re­tour, dans le train, il écri­vit ce po­ème :

Ici règne un été
Qui jamais ne s’achève ;
Là mugissent les vents
D’un hiver éternel.

Et le monde pourtant
Continue de tourner…

T. C.


Ce po­­ème a paru dans le nu­­méro 2 de la re­vue L’Éponge.

Les Quatre Saisons

Ariette

Je marche dans la neige
Et je ferme les yeux
Sur le jour qui s’achève
En mon cœur amoureux

Là s’élèvent au ciel bleu
Des perdrix et des roses
L’effluve de tes yeux
Enivre chaque chose

Ce monde d’espoirs fous
Qui s’envole en fumée
Est l’unique séjour
De mon cœur grand brûlé

Écoute les pleurs drus
Ô morveux de mon cœur
Qui sèment sous les nues
Le déchet de mes heures
Et se perdent éperdus

T. C.