Où vont les feuilles

Où sont passés les chants, les trilles,
Les doux parfums et l’allégresse
De la nature épanouie,
Pies, rossignols et fleurs vermeilles ?
Qu’est devenu l’ardent soleil
Frappant les toits de reflets d’ambre
Et les statues d’ombre en dentelle ?
Où vont les feuilles dans le vent ?

Qu’est devenu le grand fouillis
De mes cheveux aux plis revêches ?
Et la vigueur de mes désirs,
L’envol des sens et leur caresse…
Quand reviendront ces flux de sève,
Révolution de tout mon sang ?
Mes flâneries le cœur en fête ?
Où vont les feuilles dans le vent ?

Où sont passés les couleurs vives,
L’éclat de feu dont se peignaient
L’âpre candeur qu’il faut à vivre
Et les fureurs de ma superbe ?
Qu’est devenue ma part de rêve ?
Et mon sourire ? Et mes revanches ?
Mes fantaisies et mes largesses ?
Où vont les feuilles dans le vent ?

Prince de marbre, je vous aime ;
Passent nos vies, ronge le temps :
Je garde espoir malgré ma peine,
Quand vont les feuilles dans le vent…

T. C.

Le Silence des martyres – 1

Son dernier crépuscule
S’enflammait de griffures ;
Une obscurité sourde
Rongeait les bâtiments.

Il fau­drait vi­vre avec lé­gè­reté, et cul­ti­ver le bon­heur par élé­gance, car l’homme est un pau­vre ani­mal qui se dé­fi­gure vite.
Une pe­tite co­lère a du charme, mais vire au gro­tes­que si elle en­fle. De même, une douce lan­gueur irise le re­gard, alors qu’une dé­pres­sion, fût-elle té­nue, est sor­dide.

Il rentrait le cœur blanc
Et la poche lestée
D’un vrai rasoir à lame
Qu’il avait acheté.

Mais dans ce monde qui ne ren­voie au­cun écho, se dit-il, vi­vre est un achar­ne­ment.

Son bain chaud l’étreignait ;
De longs filets de pourpre
Germaient de ses poignets
Comme des fleurs diaphanes…

T. C.


Ce poème fait partie d’un diptyque.

Haïkus des montagnes

Nous sou­hai­tions fê­ter les deux ans de no­tre site avec des in­vi­tés. Merci à Marie-Catherine pour sa con­tri­bu­tion :


« Ah ! Elle est presque bonne. »
Dans le lac Miroir
La montagne se trouble


∗

Sauterelles, grillons, criquets
Quelles différences ?
Leurs sauts toujours me devancent


∗

Je les vois dans le ciel
Je les sens au loin
Les moutons éparpillés


∗

Du Pic Ouest j’observe
Le lac de Souliers
Comme il parait riquiqui


∗

La marmotte sur son séant
Sage méditant
Des brumes sort la Taillante

Marie-Catherine Beluche

Conte d’ici – comment vivre

Na­guère, une ré­volte éclata dans un pays rongé par l’in­jus­tice. On la ré­prima ; des in­sur­gés fu­rent ébor­gnés, d’au­tres per­di­rent une main.

Le gou­ver­ne­ment se main­tint, mais il eut peur. Il fit vo­ter une loi qui ren­força la po­lice. Dé­sor­mais, celle-ci pour­rait fil­mer la po­pu­la­tion avec des dro­nes.

Un ci­toyen écri­vit alors ce po­ème :

Comment vivre, mon âme,
À présent que le ciel
Est un poste de garde ?

Nous entrons en enfer.

T. C.


Ce po­­ème a paru dans le nu­­méro 2 de la re­vue L’Éponge.

Le Silence des martyres – 2

À Virginia Woolf

Le soleil de midi
Accablait de chaleur ;
Elle approchait du fleuve
Aux rives solitaires.

Je suis le chêne, je suis la bi­che ; je suis le ver, je suis la foule. Je suis l’ar­doise et le pavé, je suis le prince et le bossu, la rose et la tem­pête.

Elle arpentait la grève,
Et saisie de vertiges,
Amassait des galets
Dans ses poches profondes.

Je suis l’ins­tant qui meurt, je suis l’ins­tant qui vient, et ja­mais ne me re­pose.

Sa robe dans l’eau claire
Ondulait comme une algue,
Son regard se noya
Dans le reflet du monde…

T. C.


Ce po­ème, qui fait par­tie d’un dip­ty­que, a paru dans le nu­méro 2 du Co­que­li­cot Re­vue.