Les Épiceries

Le re­cueil des Mas­ques est com­posé, comme l’in­di­que son sous-titre, de « son­nets héroï-comiques ».


Le soleil meurt : son sang ruisselle aux devantures ;
Et la boutique immense est comme un reposoir
Où sont, par le patron, rangés sur le comptoir,
Comme des cœurs de feu, les bols de confitures.

Et, pour mieux célébrer la chute du soleil,
L’épicier triomphal qui descend de son trône,
Porte dans ses bras lourds un bocal d’huile jaune
Comme un calice d’or colossal et vermeil.

L’astre est mort : ses derniers rayons crevant les nues
Illuminent de fièvre et d’ardeurs inconnues
La timide praline et les bonbons anglais.

Heureux celui qui peut dans nos cités flétries
Contempler un seul soir pour n’oublier jamais
La gloire des couchants sur les épiceries !

Vincent Muselli,
Les Masques, 1919

Le Mème

Po­ème écrit à par­tir des der­niers mots de cha­que vers du po­ème « Le Son­net de l’homme au sa­ble » de Ver­laine (Pa­ral­lè­le­ment, 1889).


Regarde, regarde le mème :
L’affreux type éclate une noix
Avecque une fureur suprême !
(Son tablier n’est plus très droit)

Tu vois bien, c’est un vrai problème !
La noix est émiettée, tu vois !
Reste plus qu’à faire carême
Ou à sucer des bouts de bois.

Allons barboter à la marge,
Allons nager très loin au large ;
Et les mouettes que voici

Éloigneront la queue du diable
Les vents et les marées aussi.
Mais déjeunons au préalable !

C. D.

Où vont les feuilles

Où sont passés les chants, les trilles,
Les doux parfums et l’allégresse
De la nature épanouie,
Pies, rossignols et fleurs vermeilles ?
Qu’est devenu l’ardent soleil
Frappant les toits de reflets d’ambre
Et les statues d’ombre en dentelle ?
Où vont les feuilles dans le vent ?

Qu’est devenu le grand fouillis
De mes cheveux aux plis revêches ?
Et la vigueur de mes désirs,
L’envol des sens et leur caresse…
Quand reviendront ces flux de sève,
Révolution de tout mon sang ?
Mes flâneries le cœur en fête ?
Où vont les feuilles dans le vent ?

Où sont passés les couleurs vives,
L’éclat de feu dont se peignaient
L’âpre candeur qu’il faut à vivre
Et les fureurs de ma superbe ?
Qu’est devenue ma part de rêve ?
Et mon sourire ? Et mes revanches ?
Mes fantaisies et mes largesses ?
Où vont les feuilles dans le vent ?

Prince de marbre, je vous aime ;
Passent nos vies, ronge le temps :
Je garde espoir malgré ma peine,
Quand vont les feuilles dans le vent…

T. C.

Quand la rose du soir

S’ins­pi­rant du « Re­mords pos­thume » de Char­les Bau­de­laire, Gas­ton Criel donne la pa­role à quel­qu’un qui en au­rait re­tenu la le­çon…


Quand la rose du soir penchera sur ma tombe
ton pas d’amant vibrera dans mon cœur
Tu diras bonjour à l’amour
et tous mes os rongés
garderont en leur vague vermine
le baiser de tes pas
aux feuilles qui pourrissent.

Je reconnaîtrai bien tes souliers crissant sur le sable
et le vent qui souffle sur la mort
t’apportera le secret de mon âme

t’apportera le secret de mon âme : Tu étais cocu !

Gaston Criel,
Popoème, 1976

Pseudo-sonnet imbriaque et désespéré

Que fait pourtant un pauvre ivrogne ?
II se couche et n’occit personne !
Olivier Basselin.

Let us have wine : and women, mirth and laughter !
Sermons and soda-water the day after !
Man, being reasonable, must get drunk ;
The best of life is but intoxication !
Lord Byron.

Vin ! Hydromel ! Kummel ! Whisky ! Zythogala !
j’ai bu de tout ! parfois saoûl comme une bourrique !
l’Archiduc de Weimar jadis me régala
d’un vieux Johannisberg à très-cher la barrique !

Dans le crâne scalpé du sachem Ko-Gor-Roo
Boo-Loo, j’ai puisé l’eau des torrents d’Amérique !
pour faire un grog vive l’Acide Sulfurique !
Tout petit je suçai le lait d’un kanguroo ! 1

(Mon père est employé dans les pompes funèbres :
c’est un homme puissant ! J’attelle quatre zèbres
à mon petit dog-car et je m’en vais au trot !)

Or aujourd’hui, noyé de Picons et d’absinthes,
je meurs plus écœuré que feu Jean des Esseintes :
Mon Dieu ! n’avoir jamais goûté de vespetro !

Georges Fourest,
La Négresse blonde, 1909


1. Un kanguroo femelle bien entendu. (Note de l’auteur.)

Le Silence des martyres – 1

Son dernier crépuscule
S’enflammait de griffures ;
Une obscurité sourde
Rongeait les bâtiments.

Il fau­drait vi­vre avec lé­gè­reté, et cul­ti­ver le bon­heur par élé­gance, car l’homme est un pau­vre ani­mal qui se dé­fi­gure vite.
Une pe­tite co­lère a du charme, mais vire au gro­tes­que si elle en­fle. De même, une douce lan­gueur irise le re­gard, alors qu’une dé­pres­sion, fût-elle té­nue, est sor­dide.

Il rentrait le cœur blanc
Et la poche lestée
D’un vrai rasoir à lame
Qu’il avait acheté.

Mais dans ce monde qui ne ren­voie au­cun écho, se dit-il, vi­vre est un achar­ne­ment.

Son bain chaud l’étreignait ;
De longs filets de pourpre
Germaient de ses poignets
Comme des fleurs diaphanes…

T. C.


Ce poème fait partie d’un diptyque.