La Lune blanche

Paul Ver­laine, ou l’art de sai­sir l’in­sai­sis­sa­ble…


La lune blanche
Luit dans les bois ;
De chaque branche
Part une voix
Sous la ramée…

Ô bien-aimée.

L’étang reflète,
Profond miroir,
La silhouette
Du saule noir
Où le vent pleure…

Rêvons, c’est l’heure.

Un vaste et tendre
Apaisement
Semble descendre
Du firmament
Que l’astre irise…

C’est l’heure exquise.

Paul Verlaine,
La Bonne Chanson, 1870

Le Silence des martyres – 2

À Virginia Woolf

Le soleil de midi
Accablait de chaleur ;
Elle approchait du fleuve
Aux rives solitaires.

Je suis le chêne, je suis la bi­che ; je suis le ver, je suis la foule. Je suis l’ar­doise et le pavé, je suis le prince et le bossu, la rose et la tem­pête.

Elle arpentait la grève,
Et saisie de vertiges,
Amassait des galets
Dans ses poches profondes.

Je suis l’ins­tant qui meurt, je suis l’ins­tant qui vient, et ja­mais ne me re­pose.

Sa robe dans l’eau claire
Ondulait comme une algue,
Son regard se noya
Dans le reflet du monde…

T. C.


Ce po­ème, qui fait par­tie d’un dip­ty­que, a paru dans le nu­méro 2 du Co­que­li­cot Re­vue.

Pouvais-je

Avant de se con­sa­crer au thé­â­tre et d’écrire son cé­lè­bre Knock, Ju­les Ro­mains fut po­ète.


Pouvais-je du fond de ma chambre
Deviner qu’il faisait soleil
Dans l’azur de la mi-décembre
À peine pâli par le froid ?

Une allégresse de Paris
Me traverse comme une brise,
Tandis qu’un carrefour murmure
Trop de promesses à la fois.

Quelle rue, un matin pareil,
Sera mon chemin ou mon but ?
Celle qui porte un pont de fer ?
Celle qui souffle de la brume ?

Ou celle que j’ai vue un soir
Sur la colline de Montmartre,
Si pleine de songe et d’absence
Qu’elle ressemblait à l’exil ?

Je marche. Un sang rapide allume
Quelque lumière dans mon corps.
J’ai des sourires au destin,
Et des libertés avec lui.

Mais que n’es-tu là ce matin,
Ô mon ami le plus fidèle,
Que nous sentions, un jour encore,
La complaisance de la vie !

Jules Romains,
Odes et prières, 1913

Avril

Pff, que m’importe avril !
Que m’importent les pies,
Les primevères graciles,
Les parasols, les grills…

« Adieu, bonnets de laine !
Rhumes, gants et mitaines ! »
Diront les amoureux,
L’avenir devant eux.

« Au placard les froidures !
Bienvenue, ciel d’azur ! »
Lanceront les frileux,
Du soleil plein les yeux.

Pourtant, moi, je grelotte,
Le cœur plein d’engelures,
La gaîté en pelote
Et la peine en boutures.

Mon printemps, où est-il,
Si ce n’est en avril ?
Quand est-ce que l’hiver
Changera d’hémisphère ?

C. D.

Avril

Lorsqu’un homme n’a pas d’amour,
Rien du printemps ne l’intéresse ;
Il voit même sans allégresse,
Hirondelles, votre retour ;

Et, devant vos troupes légères
Qui traversent le ciel du soir,
Il songe que d’aucun espoir
Vous n’êtes pour lui messagères.

Chez moi ce spleen a trop duré,
Et quand je voyais dans les nues
Les hirondelles revenues,
Chaque printemps, j’ai bien pleuré.

Mais, depuis que toute ma vie
A subi ton charme subtil,
Mignonne, aux promesses d’Avril
Je m’abandonne et me confie.

Depuis qu’un regard bien-aimé
A fait refleurir tout mon être,
Je vous attends à ma fenêtre,
Chères voyageuses de Mai.

Venez, venez vite, hirondelles,
Repeupler l’azur calme et doux,
Car mon désir qui va vers vous
S’accuse de n’avoir pas d’ailes.

François Coppée,
Les Récits et les Élégies, 1878