Avril

Pff, que m’importe avril !
Que m’importent les pies,
Les primevères graciles,
Les parasols, les grills…

« Adieu, bonnets de laine !
Rhumes, gants et mitaines ! »
Diront les amoureux,
L’avenir devant eux.

« Au placard les froidures !
Bienvenue, ciel d’azur ! »
Lanceront les frileux,
Du soleil plein les yeux.

Pourtant, moi, je grelotte,
Le cœur plein d’engelures,
La gaîté en pelote
Et la peine en boutures.

Mon printemps, où est-il,
Si ce n’est en avril ?
Quand est-ce que l’hiver
Changera d’hémisphère ?

C.D.

Avril

Lorsqu’un homme n’a pas d’amour,
Rien du printemps ne l’intéresse ;
Il voit même sans allégresse,
Hirondelles, votre retour ;

Et, devant vos troupes légères
Qui traversent le ciel du soir,
Il songe que d’aucun espoir
Vous n’êtes pour lui messagères.

Chez moi ce spleen a trop duré,
Et quand je voyais dans les nues
Les hirondelles revenues,
Chaque printemps, j’ai bien pleuré.

Mais, depuis que toute ma vie
A subi ton charme subtil,
Mignonne, aux promesses d’Avril
Je m’abandonne et me confie.

Depuis qu’un regard bien-aimé
A fait refleurir tout mon être,
Je vous attends à ma fenêtre,
Chères voyageuses de Mai.

Venez, venez vite, hirondelles,
Repeupler l’azur calme et doux,
Car mon désir qui va vers vous
S’accuse de n’avoir pas d’ailes.

François Coppée,
Les Mois, 1892

Tournez, tournez, bons chevaux de bois

Dans ce po­ème, la pe­tite mu­si­que de Ver­laine em­brasse le grand re­frain du monde.


Tournez, tournez, bons chevaux de bois,
Tournez cent tours, tournez mille tours,
Tournez souvent et tournez toujours,
Tournez, tournez au son des hautbois.

L’enfant tout rouge et la mère blanche,
Le gars en noir et la fille en rose,
L’une à la chose1 et l’autre à la pose2,
Chacun se paie un sou de dimanche.

Tournez, tournez, chevaux de leur cœur,
Tandis qu’autour de tous vos tournois3
Clignote l’œil du filou sournois,
Tournez au son du piston vainqueur !

C’est étonnant comme ça vous soûle
D’aller ainsi dans ce cirque4 bête :
Bien dans le ventre et mal dans la tête,
Du mal en masse et du bien en foule.

Tournez au son de l’accordéon,
Du violon, du trombone fous,
Chevaux plus doux que des moutons, doux
Comme un peuple en révolution.

Le vent, fouettant la tente, les verres,
Les zincs5 et le drapeau tricolore,
Et les jupons, et que sais-je encore ?
Fait un fracas de cinq cents tonnerres.

Tournez, dadas, sans qu’il soit besoin
D’user jamais de nuls éperons
Pour commander à vos galops ronds :
Tournez, tournez, sans espoir de foin.

Et dépêchez, chevaux de leur âme :
Déjà voici que sonne à la soupe
La nuit qui tombe et chasse la troupe
De gais buveurs que leur soif affame.

Tournez, tournez ! Le ciel en velours
D’astres en or se vêt lentement.
L’église tinte un glas tristement.
Tournez au son joyeux des tambours !

Paul Verlaine,
Sagesse, 1880


1. En ar­got, « cho­ser » si­gni­fie « faire l’amour ».
2. At­ti­tude ma­nié­rée, va­ni­teuse.
3. Vos tour­noie­ments (ar­cha­ïsme).
4. Au XIXe siè­cle, le cir­que ac­cueille prin­ci­pa­le­ment des spec­ta­cles éques­tres.
5. Comp­toirs de dé­bit de bois­son.

Dans mon cœur

Dans mon cœur carotte, jardin des envies,
Vivaient les lutins de mes fantaisies.
Sur mon cœur crocus, éden des dandys
Dansaient les encens de mes poésies.

Et dans ce cœur-là, tapissé de moire,
Pareil aux palais des grands rois bulgares,
Dans ce lit nuptial, sans aucun égard,
S’aimaient la tristesse et le désespoir.

C. D.

Comme un reflet

Comme un reflet gros de soleil
Laisse dans l’œil un trait de flamme,
Les roches abruptes
Griffent le ciel
Immense et bleu
De la Bretagne…

La fon­taine de Ba­ren­ton sourd au cœur de Bro­cé­liande. À la pleine lune, les jeu­nes hom­mes y voient, dit-on, le vi­sage de leur pro­mise.

Soudain furieux,
Le vent se rue
Dans les bruyères,
Puis se fait doux et caressant
Comme un reflet…

Quand j’ar­ri­vai à la fon­taine, trop cer­tain d’y dé­cou­vrir ton image, je n’osai m’y pen­cher… Pour­quoi ne nous sommes-nous ja­mais ai­més ? Com­ment avons-nous pu pas­ser à côté de notre his­toire ?

L’ombre portée d’un goéland
File en troublant les raies de sable
Qu’a déposées la marée basse ;
Je nage nu
Dans l’océan
Dont les éclats plaquent d’argent
Mon grand regret…

T. C.


Ce po­ème a paru dans le nu­méro 76 de Po­é­sie/pre­mière.