Le Vent de l’océan

Dans la pre­mière sec­tion de son re­cueil, Jean de La Ville de Mir­mont, écri­vain né à Bor­deaux, re­groupe des po­è­mes évo­quant la mer et le loin­tain. En voici le sep­tième :


Le vent de l’océan siffle à travers les portes
Et secoue au jardin les arbres effeuillés.
La voix qui vient des mers lointaines est plus forte
Que le bruit de mon cœur qui s’attarde à veiller.

Ô souffle large dont s’emplissent les voilures,
Souffle humide d’embrun et brûlant de salure1,
Ô souffle qui grandis et recourbes les flots
Et chasses la fumée, au loin, des paquebots !
Tu disperses aussi mes secrètes pensées,
Et détournes mon cœur de ses douleurs passées.
L’imaginaire mal que je croyais en moi
N’ose plus s’avouer auprès de ce vent froid
Qui creuse dans la mer et tourmente les bois.

Jean de La Ville de Mirmont,
L’Horizon chimérique, 1920


1. Ca­rac­tère, état de ce qui est salé.

Prosopopée d’un chien

La pro­so­po­pée est une fi­gure de style par la­quelle l’ora­teur ou l’écri­vain fait par­ler un être ina­nimé, un ani­mal, une per­sonne ab­sente ou morte.


Quand la mort m’aura fait descendre
Où l’on ne voit jour ni flambeau,
Doit-on pas honorer ma cendre
D’une épitaphe et d’un tombeau ?

Au temps que la nuit fait sa course,
J’aboie à ces maudits filous,
Qui voudraient bien remplir leur bourse
Des pistoles1 qui sont chez nous.

Quand un amoureux en approche,
Je suis plus muet qu’une roche,
Et laisse entrer le compagnon.

Notre chatte même confesse
Qu’il faut que je sois le mignon2
De mon maître et de ma maîtresse.

François Maynard,
Les Œuvres de Maynard, 1646


1. La pis­tole est une mon­naie d’or bat­tue aux XVIe et XVIIe siè­cles en Es­pa­gne et en Ita­lie, de ti­tre et de poids ana­lo­gues à ceux du louis.
2. Fa­vori.

Sonnet 40

Le re­cueil de Char­les Co­tin se com­pose, pour sa pre­mière par­tie, de cinquante-cinq son­nets et de vingt-trois po­è­mes de forme li­bre qui sont au­tant d’énig­mes à ré­sou­dre.
Qu’évo­que le son­net ci-dessous ? Pour le dé­cou­vrir, sui­vez ce lien.


On voit en l’air une maison
Qui peut passer pour labyrinthe,
Où ceux qui cheminent sans crainte
Sont arrêtés en trahison.

C’est une fatale prison,
Un lieu de gêne et de contrainte,
Où leur pauvre vie est éteinte
Par un monstre plein de poison.

Sa malice est ingénieuse,
Et de Vulcain1 la main fameuse
Dresse des pièges moins subtils.

Son art de bâtir est extrême,
Et sa matière et ses outils
Se rencontrent tous en lui-même.

Charles Cotin,
Recueil des énigmes de ce temps, 1646


1. Dieu du feu et des for­ge­rons.

L’Arcadette

Ce mois-ci, nous vous pro­po­sons un son­net de Re­née Ri­vière ; merci à elle pour cette con­tri­bu­tion :


Ode à ma petite sœur

Tu chantonnais, les pieds par les flaques souillées,
Les Matelots du Ciel luisaient dans le Canal
Que tu rêvais, au creux de tes phases anales –
Ah là, là, la saison splendide ! C’était l’Été.

Tes petites culottes étaient de coton doux,
Poupée barbie dorée, tu fourrais dans ta bourse
Des Œufs. En chocolat dont le cœur était l’Ourse
Et l’Étable des grands Seigneurs de Caoutchouc.

Et tu les incarnais en décollant les croûtes
Ces bons rois aux sceptres d’ambre à la voix de Prout
De praline à tes genoux ronds, Petite Sœur.

Sautillant, princesse en ces terres fantastiques
Comme un Navire, tu jouais à l’Élastique !
Tu ne semblais pas voir que vieillirait ton cœur.

Renée Rivière