Que de fois j’ai souri

Dans la pré­face de son ou­vrage, Tris­tan De­rème ex­pli­que qu’il veut don­ner « à sou­rire des sen­ti­ments gra­ves » sans ces­ser de les dire avec sin­cé­rité.


Que de fois j’ai souri pour te cacher mes larmes !
Que de fois j’ai noué des roses sur mes armes
Pour te dissimuler que j’allais au combat !
Fallait-il que mon fiacre à jamais s’embourbât
Et se perdît dans les ornières de la vie ?
Comment faut-il encor ce soir que je sourie
Lorsque j’entends crouler le monde autour de moi
Et quand l’espoir suprême où j’avais mis ma foi
Je le vois s’effeuiller comme une primevère ?
Garçon, apportez-moi du fiel dans un grand verre.

Tristan Derème,
La Verdure dorée, 1922

Vingt ans

Danser toute une nuit, sur Freddy Mercury,
Comme si cette nuit durait toute la vie.
Flanôcher sur les quais, à trois heures du matin,
Un amoureux au cou, le bonheur dans la main.

Avoir un corps d’athlète et un cœur de papier,
Le nez dans les nuages et le monde à ses pieds.
S’imaginer Van Gogh, Beauvoir ou bien Barthez
Et changer d’avenir comme on change de chaise.

Se lever à midi et garder pour habit
Un pyjama moelleux, les rêves d’une nuit.
Retrouver les copains, au ciné, à la mer,
Réinventer le monde et sillonner la Terre.

Qu’est-ce que c’était bon, alors, d’avoir vingt ans !

Avoir un matelas qui ne s’effondre pas,
Un réfrigérateur qui vraiment fait du froid.
Profiter bien heureux, de janvier à décembre,
D’une pièce spéciale qu’on appelle une chambre.

Apprécier le printemps et les petits bonheurs
En prenant la mesure de leur pleine valeur.
Présenter un projet, un rêve ou une idée
Avecque l’assurance de ses capacités.

Être certain que, non, rugbyman ou banquier
Ne correspondent pas à nos vraies facultés.
Connaître ses limites, sa valeur et ses forces,
Chérir les seings d’amour gravés sur notre écorce.

Ah, qu’est-ce que c’est bon, de n’avoir plus vingt ans !

C. D.

En leur saison

An­dré Mage de Fief­me­lin na­quit et de­meura à l’île d’Olé­ron. Il eut une vie ran­gée et pro­dui­sit plus de cin­quante mille vers.


En leur saison l’arbre et la fleur soupirent
Un air d’eux-même embaumant l’air d’odeurs :
Tu rends de toi pour plus douces senteurs1
Un air infect que tes esprits2 soupirent.

Les fruits ainsi de leurs arbres retirent.
L’arbre mauvais ne peut en ses aigreurs
Faire bon fruit plein de douces saveurs :
Les biens de toi non plus ne se désirent.

Qu’est-ce que l’homme ? Un arbre renversé
Dont la racine est son poil plus haussé3,
Son chef4 le tronc, le milieu sa poitrine ;

Ses jambes sont les rameaux : chaque orteil
Autant de feuille au vent qui le domine ;
Lui, souche en fin5 séchée6 du soleil.

André Mage de Fiefmelin,
L’Image d’un mage, 1601


1. Tu dé­ga­ges, comme bou­quet de sen­teurs les plus dou­ces.
2. Élé­ments d’une ma­tière très sub­tile, lé­gère, chaude, mo­bile et in­vi­si­ble, con­si­dé­rés comme les agents de la vie et du sen­ti­ment qu’ils por­tent dans les dif­fé­ren­tes par­ties du corps qu’ils ani­ment.
3. Le plus haut.
4. Tête.
5. À la fin.
6. Le e du fé­mi­nin compte pour une syl­labe.

L’Escalier

En con­sa­crant tout un re­cueil au per­son­nage de Pier­rot, Al­bert Gi­raud es­quisse une my­tho­lo­gie du quo­ti­dien.


Sur le marbre de l’escalier,
Un léger froufrou de lumière
S’irise en bleuâtre poussière,
Au tournant de chaque palier.

La Lune, d’un pas familier,
Fait, dans sa ronde coutumière,
Sur le marbre de l’escalier,
Un léger froufrou de lumière.

Et Pierrot, pour s’humilier
Devant sa pâle Emperière1,
Prosterne la blanche prière
De son grand corps en espalier
Sur le marbre de l’escalier.

Albert Giraud,
Pierrot lunaire, 1884


1. Impératrice (archaïsme).

La Vérité en pleurs

Quand vient poindre le jour, la nuit est centenaire.
Dans un gémissement, elle va, s’étiolant
Comme un tricot défait, sous l’œil adolescent
D’un matin bienheureux aux clartés légendaires.

C’est l’heure où les dormeurs commencent à comprendre
Que la femme pâmée n’était qu’une illusion
Et que l’enfant perdu qui rentre à la maison
N’était qu’un sombre piège où l’esprit s’est fait prendre.

À cet instant secret, inquiets de la lueur
Qui embrasse les cieux tel un conciliabule,
Se pressent, valeureux, les joyeux noctambules
Entravés par l’ivresse d’une étrange liqueur.

C’est à ce moment-là, quand l’obscurité meurt
Entre les bras laiteux du pubère garçon,
Étouffée par ses cris de vierge nourrisson
Comme une vieille veuve à qui l’on prend le cœur,

Que j’ai entraperçu, à travers les pâleurs
Du cillement du temps où tremble l’horizon,
Assise dans l’oubli – virginale vision
Émergeant du néant – la Vérité en pleurs.

C. D.

Le Gouverneur à bicyclette

On ne saura ja­mais si c’était un gou­ver­neur ou un sca­ra­bée. Un sca­ra­bée un peu fort – ou un for­çat évadé au dire des ti­rail­leurs.

Il étin­ce­­lait comme un pois­son dans l’eau parce qu’il por­tait son ha­bit des grands jours tout bro­ché d’or. Il pé­da­lait al­lé­gre­ment, étin­ce­lait de même, heu­reux d’être li­bre et fi­lant sur deux roues.

La ma­chine rayon­nait de tous ses rayons, tous ses ni­ckels, cale-pieds, garde-boue, freins et lan­ter­nes. Le sa­ble des pis­tes, comme de mille ro­ses des sa­bles écra­sées ou de mille et mille in­sec­tes, criait de joie sous les pneus.

Le cy­cliste éblou­is­sant, lui-même ébloui, avait dû, s’il était vrai­ment un gou­ver­neur, fuir une cé­ré­mo­nie of­fi­cielle, un co­mice agri­cole. Il n’avait pas d’es­corte. Rien que son ha­bit cha­marré sur le dos, un so­leil fan­tas­ti­que sur les épau­les, du so­leil en­tre les jam­bes, des éclats de so­leil en guise d’épe­rons.

Le cy­cliste al­lait droit de­vant lui, ac­cro­chant au pas­sage les re­flets somp­tu­eux d’une sai­son sè­che. Par­fois lâ­chant d’une main son gui­don, il se te­nait droit sur la selle. Il se lais­sait al­ler en roue li­bre. Il bom­bait son tho­rax mi­roi­tant.

Ce de­vait être un gou­ver­neur mais de ceux qui ont as­sez de l’Ad­mi­nis­tra­tion. Sous l’uni­for­me char­gé de bro­de­ries et de ga­lons cir­cu­lai­res l’évadé se pres­sait.

Du­rant quel­que temps il lon­gea un fleu­ve lourd et plat qui res­sem­blait à une ave­nue de mer­cure. Un large fleuve as­suré de sa pla­ci­dité, un de ces grands fleu­ves équa­to­riaux dont la bé­a­ti­tude lu­mi­neuse in­vite au calme et à l’ab­solu.

L’in­vi­ta­tion en l’oc­cur­rence ne tomba pas dans l’oreille d’un sourd. Le gou­ver­neur obéit à l’es­prit des eaux. Ra­pi­de­ment. Il vira dans le so­leil. Il sou­riait au so­leil. Il en­tra dans le fleuve étin­ce­lant, avec sa bi­cy­clette. Et là, di­sent les ti­rail­leurs, il de­vint es­tur­geon.

Marcel Sauvage,
Œuvre d’Or, Poèmes, 1952


 (Note de C. D. : Merci à Maelig pour les références !)