Quoi de plus redoutable
Pour boucher un trottoir
Que ces jeunes blondins
Qui du soir au matin
Vont rêvant d’une femme ?
Versez-leur sur la tête
Un bassin d’eau bien froide,
Ils s’ébrouent le fantasme
Et recoiffent leur mèche
Sans vider le trottoir…
Tristan Colovray • Céline Dumas
Quoi de plus redoutable
Pour boucher un trottoir
Que ces jeunes blondins
Qui du soir au matin
Vont rêvant d’une femme ?
Versez-leur sur la tête
Un bassin d’eau bien froide,
Ils s’ébrouent le fantasme
Et recoiffent leur mèche
Sans vider le trottoir…
Fabien dresse des bilans et amorce des projets en présentant des PowerPoint. Il va de réunion en atelier, il a des entretiens ; il court, il vole.
À midi, s’il n’est pas en déjeuner d’affaires, il se fait livrer un poke bowl ou des arancinis. Seul dans son bureau, il enfile des Birkenstock et avale son repas en rédigeant des mails.
On toque à sa porte, il remet ses chaussures.
Il conseille, approuve, réoriente. Il fédère les compétences, catalyse les énergies et fluidifie les processus ; il accroît les potentiels. Il s’exténue, il se multiplie.
Il a d’abord travaillé comme graphiste en free-lance. Depuis qu’il est cadre dans une agence de communication, il n’a plus une seconde pour souffler ; il passera le pont de l’Ascension à Barcelone.
T. C.
Recueil licencieux resté manuscrit, les Priapées de François Maynard (1582-1646) ne furent publiées qu’en 1864.
Margot, me voici vit1 en main !
Aimons, le temps nous y convie.
Eh ! que savons-nous si demain
Est un des jours de notre vie ?
La mort nous guette, et quand ses lois
Nous ont enfermés une fois
Au sein d’une fosse profonde,
Adieu les amoureux ébats :
L’Écriture ne parle pas
Que l’on chevauche en l’autre monde.
François Maynard,
Priapées, 1864
1. Verge.
Ce mois-ci, nous avons le plaisir de publier un poème d’Élisabeth Brucker ; merci à elle pour cette contribution :
Aveugle et sourd à la fois
Aux bruissements de la vie,
Méticuleux il écrase tout débordement ;
Au printemps
Pousse les pétales
Dans le caniveau,
En automne
Efface les feuilles mortes
Au rougeoiement épars,
Fier et content de laisser
Après son passage
Une propreté clinique :
Plus une poussière,
Plus aucun dérèglement,
Qu’un macadam noir et froid.
Élisabeth Brucker
Léon Deubel est l’auteur d’une poésie en clair-obscur.
Nous ne reverrons plus blanchir l’aube des villes.
Déjà nous descendons dans la forêt déserte
Les sentiers long voilés d’une pénombre verte,
Et la douceur de l’air caresse notre idylle.
Le printemps a lustré le firmament pascal.
Nous n’écouterons plus les cloches du dimanche.
Ta voix tremble. On dirait dans le soir de cristal
Un éveil argentin1 de source sous les branches.
Peureusement, dans l’ombre où notre pas s’égare,
Nous avons vu s’ouvrir l’œil opaque des mares
Sous les cils frémissants du bois insidieux.
Et nos cœurs éperdus de silence s’enfièvrent
De sentir, un instant, se mêler sur nos lèvres
Le miel de la prière et le sel des adieux.
Léon Deubel,
La Lumière natale, 1905
1. Qui est très vibrant, qui résonne comme l’argent.
Naguère, au début du printemps, survint un virus. Il se propageait vite et foudroyait des vieillards. Les hôpitaux furent débordés ; le gouvernement confina la population. Des animaux incongrus s’approprièrent les rues désertées.
Chacun se prit à rêver. Après ce temps d’arrêt, on emprunterait d’autres voies. On imagina une société plus digne, des vies moins dissipées. Un sage prévint cependant : « Le monde après le virus sera le même, en un peu pire. »
À l’approche de l’été, l’épidémie reflua ; on recouvra la liberté. On consomma de nouveau, on s’offrit mille plaisirs dans la chaleur des beaux jours.
La contagion reprit à l’automne. Pour l’endiguer, les autorités décrétèrent la fermeture des boutiques, des cafés, des restaurants et des théâtres.
On était privé de culture, de librairies. On s’indigna, on se récria ; on dit son émoi d’autant plus fort qu’on était secrètement heureux de montrer sa belle âme.
L’hiver fut long et rigoureux. Comme la situation épidémique s’aggravait, un couvre-feu fut instauré. La nuit, la police assurait des patrouilles ; dans les ministères et les beaux quartiers se tenaient des soirées clandestines.
Au bout d’un an, le vernis de la civilisation craquela. À la cantine, un homme s’entendit reprocher par un collègue de s’être assis trop près de lui. Ce jour-là, il écrivit ce poème :
Sous les néons du réfectoire,
Je mets du sel dans ma purée
Quand mon prochain se donne à voir
Dans sa blafarde vérité ;
Le cœur qui bat dans sa poitrine
Est une viande racornie.
T. C.
Le recueil de René de La Chèze se compose de quatrains dont chacun délivre une vérité sur les hommes.
Fuis les hommes du temps, leurs propos sont frivoles ;
Ils ont des compliments et des charmes si doux
Que nos cœurs abattus du vent de leurs paroles,
Pour vivre trop pour eux, ne vivent plus en nous.
René de La Chèze,
Tableaux raccourcis de la vie humaine, 1630
Il y a fort longtemps, dans un pays lointain et baigné de lumière, un homme vivait sans domicile. Outre sa tunique, il ne possédait qu’un manteau de laine, une besace, une écuelle et un gobelet.
Ce dernier lui fut un jour dérobé par un furet qui l’emporta dans sa gueule, souple et rapide. L’homme réclama justice.
On plaida devant la chouette à la tombée de la nuit. Cet oiseau condamna le voleur, puis s’adressa ainsi au plaignant : « Vous n’avez subi aucun tort ; buvez dans le creux de vos mains. »
∗
Rions des philosophes
Qui portent des pantoufles
Et nous disent comment
Mener une vie bonne.
T. C.