Le Fou

Un carolus ou bien encor,
Si l’aimez mieux, un agneau d’or.

Manuscrits de la Bibliothèque du Roi.

La lune pei­gnait ses che­veux avec un dé­mê­loir d’ébène qui ar­gen­tait d’une pluie de vers lui­sants les col­li­nes, les prés et les bois.

*

Scarbo, gnome dont les tré­sors foi­son­nent, van­nait1 sur mon toit, au cri de la gi­rou­ette, du­cats et flo­rins qui sau­taient en ca­dence, les piè­ces faus­ses jon­chant la rue.

Comme ri­cana le fou qui va­gue, cha­que nuit, par la cité dé­serte, un œil à la lune et l’au­tre — crevé !

— « Foin de la lune ! grommela-t-il, ra­mas­sant les je­tons du dia­ble, j’achè­te­rai le pi­lori2 pour m’y chauf­fer au so­leil ! »

Mais c’était tou­jours la lune, la lune qui se cou­chait.

— Et Scarbo mon­noyait sour­de­ment dans ma cave du­cats et flo­rins à coups de ba­lan­cier3.

Tan­dis que, les deux cor­nes en avant, un li­ma­çon qu’avait égaré la nuit, cher­chait sa route sur mes vi­traux lu­mi­neux4.

Aloysius Bertrand,
Gaspard de la nuit, 1842 (première édition)


1. Van­ner, c’est re­muer ré­gu­liè­re­ment avec un van pour chas­ser les im­pu­re­tés.
2. Cet ap­pa­reil ser­vait à ex­po­ser en pu­blic des cri­mi­nels qui n’avaient pas été con­dam­nés à la peine de mort. On se sou­vient de Qua­si­modo pi­lo­rié dans la Notre-Dame de Pa­ris de Vic­tor Hugo.
3. Ins­tru­ment com­posé d’un vo­lant et monté sur une vis pour la frappe des mon­naies.
4. À la fin du Dia­ble amou­reux de Ca­zotte (1772), dans un con­texte sa­ta­ni­que, on voit ap­pa­raî­tre de tels es­car­gots dont les cor­nes sont de­ve­nues des « jets de lu­mière phos­pho­ri­que ».

Épigraphe
Le ti­tre, comme on le verra par la suite, dé­si­gne bien un aliéné et non pas un fou de cour. L’épi­gra­phe pré­sente un dis­ti­que où tour à tour sont nom­més le ca­ro­lus, mon­naie émise par Char­les VII au xve siè­cle, et l’agneau, au­tre type de mon­naie.

C’est ce qui fait

– C’est ce qui fait tourner le monde
Et les planètes…
– Qu’est-ce que c’est ?

– Sans lui, le vent, la pluie, la neige,
C’est tout pareil…
– Mais qu’est-ce donc ?

Le sel qui porte le nageur
Bravant la mer ?
– C’est un secret !

Voici comment, sur le chemin
De mon bonheur,
J’ai devisé d’un ton badin
Avec mon cœur…

Mon petit

Mon petit, mon enfant, né entre des murs blancs,
Foulant tes premiers pas sur le goudron gelé,
Sauras-tu discerner le bougainvillier blanc
De cette fleur orange, qu’on nomme « lis tigré » ?

Mon petit, mon enfant, né dans la ville grise,
Pédalant vaillamment dans un parc de béton,
Sauras-tu que le souffle, le blizzard et la bise
Sont bien plus vivifiants dans les vertes régions ?

Mon petit, mon enfant, né entouré d’autos,
Bolides vrombissants et crachant des fumées,
Pourras-tu observer les petits passereaux
Transporter le pollen dans toutes les contrées ?

Mon petit, mon enfant, né près des magasins
Qui distribuent des steaks, des cuisses sous blister,
Sauras-tu deviner qu’ils viennent des lapins,
Des bœufs et des poulets qu’élève la fermière ?

Mon petit, mon enfant, né au pied des vitrines
Où des néons fluos tricotent des slogans,
Verras-tu, un beau jour, de ta vue cristalline,
L’obscurité profonde, le noir resplendissant ?

C. D.

Sur sa fièvre

Ce po­ème clôt avec es­piè­gle­rie le re­cueil pos­thume « des Amours du Sieur de Sponde ». Son ti­tre à la troi­sième per­sonne est cer­tai­ne­ment dû à l’édi­teur.


Que faites-vous dedans mes os,
Petites vapeurs enflammées,
Dont les pétillantes fumées
M’étouffent sans fin le repos ?

Vous me portez de veine en veine
Les cuisants tisons de vos feux,
Et parmi vos détours confus
Je perds le cours de mon haleine.

Mes yeux, crevés de vos ennuis,
Sont bandés de tant de nuages
Qu’en ne voyant que des ombrages
Ils voyent1 des profondes nuits.

Mon cerveau, siège de mon âme,
Heureux pourpris2 de ma raison,
N’est plus que l’horrible prison
De votre plus horrible flamme.

J’ai cent peintres dans ce cerveau,
Tous songes de vos frénésies,
Qui grotesquent mes fantaisies
De feu, de terre, d’air et d’eau.

C’est un chaos que ma pensée
Qui m’élance ore3 sur les monts,
Ore m’abîme dans un fond,
Me poussant comme elle est poussée.

Ma voix qui n’a plus qu’un filet
A peine, à peine encore tire
Quelque soupir qu’elle soupire
De l’enfer des maux où elle est.

Las ! mon angoisse est bien extrême,
Je trouve tout à dire en moi,
Je suis bien souvent en émoi,
Si c’est moi-même que moi-même.

A ce mal dont je suis frappé,
Je comparais jadis ces rages
Dont Amour frappe nos courages.
Mais, Amour, je suis bien trompé,

Il faut librement que je die4 :
Au prix d’un mal si furieux,
J’aimerais cent mille fois mieux
Faire l’amour toute ma vie.

Jean de Sponde,
Les Amours, 1597


1. compte pour deux syllabes
2. enceinte
3. tantôt…, tantôt…
4. que je dise

Encore frissonnant

L’œu­vre de Ju­les Su­per­vielle se fonde sur un beau pa­ra­doxe : c’est dans la quête de lim­pi­dité du po­ète que les mys­tè­res s’ex­pri­ment avec le plus d’acuité.


Encore frissonnant
Sous la peau des ténèbres,
Tous les matins je dois
Recomposer un homme
Avec tout ce mélange
De mes jours précédents
Et le peu qui me reste
De mes jours à venir.
Me voici tout entier,
Je vais vers la fenêtre.
Lumière de ce jour,
Je viens du fond des temps,
Respecte avec douceur
Mes minutes obscures,
Épargne encore un peu
Ce que j’ai de nocturne,
D’étoilé en dedans
Et de prêt à mourir
Sous le soleil montant
Qui ne sait que grandir.

Jules Supervielle,
La Fable du monde, 1938