Comme un reflet

Comme un reflet gros de soleil
Laisse dans l’œil un trait de flamme,
Les roches abruptes
Griffent le ciel
Immense et bleu
De la Bretagne…

La fon­taine de Ba­ren­ton sourd au cœur de Bro­cé­liande. À la pleine lune, les jeu­nes hom­mes y voient, dit-on, le vi­sage de leur pro­mise.

Soudain furieux,
Le vent se rue
Dans les bruyères,
Puis se fait doux et caressant
Comme un reflet…

Quand j’ar­ri­vai à la fon­taine, trop cer­tain d’y dé­cou­vrir ton image, je n’osai m’y pen­cher… Pour­quoi ne nous sommes-nous ja­mais ai­més ? Com­ment avons-nous pu pas­ser à côté de notre his­toire ?

L’ombre portée d’un goéland
File en troublant les raies de sable
Qu’a déposées la marée basse ;
Je nage nu
Dans l’océan
Dont les éclats plaquent d’argent
Mon grand regret…

T. C.


Ce po­ème a paru dans le nu­méro 76 de Po­é­sie/pre­mière.

Sonnet

L’âge ba­ro­que a donné de nom­breux po­è­tes à la France. Marc-Antoine Gi­rard, sieur de Saint-Amant, en est l’un des plus tou­chants.


Assis sur un fagot, une pipe à la main,
Tristement accoudé contre une cheminée,
Les yeux fixés vers terre, et l’âme mutinée1,
Je songe aux cruautés de mon sort inhumain.

L’espoir qui me remet du jour au lendemain,
Essaie à gagner temps sur ma peine obstinée,
Et me venant promettre une autre destinée,
Me fait monter plus haut qu’un Empereur Romain.

Mais à peine cette herbe est-elle mise en cendre,
Qu’en mon premier état il me convient descendre,
Et passer mes ennuis à redire souvent :

« Non, je ne trouve point beaucoup de différence
« De prendre du tabac, à vivre d’espérance,
« Car l’un n’est que fumée, et l’autre n’est que vent. »

Marc-Antoine Girard de Saint-Amant,
Les Œuvres, 1629


1. Agi­tée, ré­vol­tée, fu­rieuse.

Dernières volontés

Tombeaux, vous n’avez pas tout le peuple des morts.
Louis Bouilhet.

Mes chers enfants, je voudrais qu’a-
près ma mort on me disséquât
soigneusement puis que, sans perdre un os,
on reconstituât mon squelette homogène
(si j’ose emprunter cette expression d’Eugène
Mouton plus connu sous le nom de Mérinos1)
et qu’alors vous m’accrochassiez dans l’atelier
où s’entasse un hétéroclite mobilier :
tenez, entre la bassinoire
de cuivre jaune et le tamanoir
empaillé suspendez mon ostéologie.
Oh ! quel bonheur de rester au logis
au bon air, à la chaleur, à la lumière,
en famille au lieu de passer ma mort tout entière
au cimetière,
dans une bière,
sous une pierre
ou bien étendu dans un caveau
propice aux rhumes de cerveau !
Quant à moisir sous le Grand-Bé2
tel Chateaubriand, macchabé
prétentieux ou bien comme Alfred de Musset
engraisser on ne sait
quel pleurnicheur de saule3,
ah ! ça fait lever les épaules
jusqu’au firmament
véritablement !
Entre vous quelquefois
vous direz à mi-voix :
– « Pauvre papa ! tout de même ce qu’il maigrit
« depuis son décès !
« Mais c’est
« curieux, regardez : il rit, il rit
« toujours
« nuit et jour !
« Nous sommes joliment contents
« de le voir comme ça rigoler tout le temps !
« car ça prouve bien pardi !
« que son âme est en Paradis :
« sans blague, pensez-vous que les damnés
« ça se gondole toute la journée ? »
En vous voyant j’aurai souvent
l’illusion d’être encore vivant.
Sans être empêtré d’un linceul
pour me dégourdir je danserai tout seul
tandis que
sur le phono tournera le disque
de ta Danse macabre, ô Saint-Saëns,
je me trémousserai dans tous les sens,
je danserai, trépudierai,
gambaderai, gambillerai !
Au moins vous n’aurez pas peur, j’espère,
en voyant frétiller feu monsieur votre père ?
Un dernier mot, mes chers enfants :
dites, vous m’époussèterez bien de temps en temps ?
Quand ce ne serait que le jour des Morts :
ce ne sera pas un grand effort !
– « Mais, papa, » direz-vous, « ça va coûter fort cher
« de nettoyer ainsi vos os de votre chair ! »
Oui mais vous épargnez les frais d’enterrement,
c’est une économie incontestablement !

Georges Fourest,
Le Géranium ovipare, 1935


1. Eu­gène Mou­ton écri­vit des œu­vres dro­la­ti­ques sous le pseu­do­nyme de « Mé­ri­nos ». L’un de ses ré­cits s’in­ti­tule Le Sque­lette ho­mo­gène.
2. François-René de Cha­teau­briand est en­terré au Grand Bé, une pe­tite île de Saint-Malo ac­ces­si­ble à ma­rée basse.
3. Voici l’épi­ta­phe qu’on peut lire sur la tombe d’Al­fred de Mus­set :

Mes chers amis, quand je mourrai,
Plantez un saule au cimetière.
J’aime son feuillage éploré ;
La pâleur m’en est douce et chère,
Et son ombre sera légère
À la terre où je dormirai.

Le Renouveau

I

Le brouillard qui s’effiloche
Laisse émerger par endroits
Le vert profond des sapins ;
Nous n’aurons pas eu de neige,
Cet hiver fut moribond.

Installée devant son poste,
La vieille dame d’en face
Fait du tri dans ses pelotes
Et regarde une émission.

Je vous écris cette lettre
Dans l’épure du matin ;
J’imagine vos paupières
Qui frémissent avant d’éclore…

II

Être mal ainsi que je le fus ces der­niers temps est pire que d’être triste ou mal­heu­reux. La gorge se tord, les épau­les se voû­tent, on res­pire moins ; la pen­sée ru­mine et le cœur co­gne au lieu de bat­tre, comme pour que s’ou­vre une porte…

C’est pour cela qu’au­jour­d’hui, me ré­veil­ler avec le goût de re­gar­der le ciel est une joie.

T. C.

Cors de chasse

Le lyrisme d’Apollinaire est un travail de lucidité.


Notre histoire est noble et tragique
Comme le masque d’un tyran
Nul drame hasardeux ou magique
Aucun détail indifférent
Ne rend notre amour pathétique

Et Thomas de Quincey1 buvant
L’opium poison doux et chaste
À sa pauvre Anne allait rêvant2
Passons passons puisque tout passe
Je me retournerai souvent

Les souvenirs sont cors de chasse
Dont meurt le bruit parmi le vent

Guillaume Apollinaire,
Alcools, 1913


1. Écri­vain bri­tan­ni­que, au­teur des Con­fes­sions d’un man­geur d’opium an­glais.
2. Dans la mi­sère, Tho­mas de Quin­cey se lia avec une jeune pros­ti­tuée pré­nom­mée Anne. Il la per­dit lors­qu’il s’ab­senta de Lon­dres plu­sieurs mois. Par la suite, ca­res­sant l’es­poir de la croi­ser, il erra sou­vent dans les rues de la ca­pi­tale.

Il pleut

L’âme lasse, l’œil torve, on erre mollement
Et un jour l’on s’arrête devant une fenêtre.
On aperçoit, hagard, un chat mouillé miaulant,
Et il pleut au dehors comme il pleut au dedans.

Les gouttières rouillées ruissellent dans le cœur
Qui dégouline lors en de tendres périls
Comme les montres molles de l’illustre Dali,
Et il pleut au dehors comme il pleut au dedans.

Ah… un soupir s’échappe et l’averse redouble.
L’affreux matou hirsute geint dans notre occiput.
Au clapotis des gouttes, les sanglots longs se troublent,
Et il pleut au dehors comme il pleut au dedans.

C. D.