Haïkus des montagnes

Nous sou­hai­tions fê­ter les deux ans de no­tre site avec des in­vi­tés. Merci à Marie-Catherine pour sa con­tri­bu­tion :


« Ah ! Elle est presque bonne. »
Dans le lac Miroir
La montagne se trouble




Sauterelles, grillons, criquets
Quelles différences ?
Leurs sauts toujours me devancent




Je les vois dans le ciel
Je les sens au loin
Les moutons éparpillés




Du Pic Ouest j’observe
Le lac de Souliers
Comme il parait riquiqui




La marmotte sur son séant
Sage méditant
Des brumes sort la Taillante

Marie-Catherine Beluche

Ce n’est pas le cœur qui manque

Ce po­ème est le deu­xième d’une sec­tion in­ti­tu­lée « Le Re­tour de l’en­fant pro­di­gue ». Dans le pre­mier, l’en­fant frap­pait à la porte.


Ce n’est pas le cœur qui manque,
Ni le désir rassasié,
Mais la route qu’on étire
Qui fait défaut tout à coup.

Elle tient à nous depuis
Les premiers pas du départ,
Notre marche la déroule
Derrière nous sans relâche.

Mais quand finit l’amplitude,
Elle se raidit soudain
Comme un fil de cerf-volant,
Et qui rappelle à la terre
L’incontrôlable ascension,
L’immense besoin d’azur.

Ce n’est pas le cœur qui manque,
Ni le désir rassasié ;
Mais c’est la route par quoi
Mon âme tient au passé.

Jean-Aubert Loranger,
« Le Retour de l’enfant prodigue », Poèmes, 1922

Conte d’ici – comment vivre

Na­guère, une ré­volte éclata dans un pays rongé par l’in­jus­tice. On la ré­prima ; des in­sur­gés fu­rent ébor­gnés, d’au­tres per­di­rent une main.

Le gou­ver­ne­ment se main­tint, mais il eut peur. Il fit vo­ter une loi qui ren­força la po­lice. Dé­sor­mais, celle-ci pour­rait fil­mer la po­pu­la­tion avec des dro­nes.

Un ci­toyen écri­vit alors ce po­ème :

Comment vivre, mon âme,
Maintenant que le ciel
Est un poste de garde ?
Nous entrons en enfer.

T. C.

La Lune blanche

Paul Ver­laine, ou l’art de sai­sir l’in­sai­sis­sa­ble…


La lune blanche
Luit dans les bois ;
De chaque branche
Part une voix
Sous la ramée…

Ô bien-aimée.

L’étang reflète,
Profond miroir,
La silhouette
Du saule noir
Où le vent pleure…

Rêvons, c’est l’heure.

Un vaste et tendre
Apaisement
Semble descendre
Du firmament
Que l’astre irise…

C’est l’heure exquise.

Paul Verlaine,
La Bonne Chanson, 1870

Le Silence des martyres – 2

à Virginia Woolf

Le soleil de midi
Accablait de chaleur
La campagne déserte
Et criblait d’incendies
La surface du fleuve.

Je suis le chêne, je suis la bi­che ; je suis le ver, je suis la foule. Je suis l’ar­doise et le pavé, je suis le prince et le bossu, la rose et la tem­pête.

Elle arpentait la grève,
Et saisie de vertiges,
Amassait des galets
Dans ses poches profondes.

Je suis l’ins­tant qui meurt, je suis l’ins­tant qui vient, et ja­mais ne me re­pose.

Sa robe dans l’eau claire
Ondulait comme une algue,
Son regard se noya
Dans le reflet du monde…

T. C.


Ce po­ème, qui fait par­tie d’un dip­ty­que, a paru dans le nu­méro 2 du Co­que­li­cot Re­vue.

Pouvais-je

Avant de se con­sa­crer au thé­â­tre et d’écrire son cé­lè­bre Knock, Ju­les Ro­mains fut po­ète.


Pouvais-je du fond de ma chambre
Deviner qu’il faisait soleil
Dans l’azur de la mi-décembre
À peine pâli par le froid ?

Une allégresse de Paris
Me traverse comme une brise,
Tandis qu’un carrefour murmure
Trop de promesses à la fois.

Quelle rue, un matin pareil,
Sera mon chemin ou mon but ?
Celle qui porte un pont de fer ?
Celle qui souffle de la brume ?

Ou celle que j’ai vue un soir
Sur la colline de Montmartre,
Si pleine de songe et d’absence
Qu’elle ressemblait à l’exil ?

Je marche. Un sang rapide allume
Quelque lumière dans mon corps.
J’ai des sourires au destin,
Et des libertés avec lui.

Mais que n’es-tu là ce matin,
Ô mon ami le plus fidèle,
Que nous sentions, un jour encore,
La complaisance de la vie !

Jules Romains,
Odes et prières, 1913