Le Silence des martyres – 2

à Virginia Woolf

Le soleil de midi
Accablait de chaleur
La campagne déserte
Et criblait d’incendies
La surface du fleuve.

Je suis le chêne, je suis la bi­che ; je suis le ver, je suis la foule. Je suis l’ar­doise et le pavé, je suis le prince et le bossu, la rose et la tem­pête.

Elle arpentait la grève,
Et saisie de vertiges,
Amassait des galets
Dans ses poches profondes.

Je suis l’ins­tant qui meurt, je suis l’ins­tant qui vient, et ja­mais ne me re­pose.

Sa robe dans l’eau claire
Ondulait comme une algue,
Son regard se noya
Dans le reflet du monde…

T. C.


Ce po­ème, qui fait par­tie d’un dip­ty­que, a paru dans le nu­méro 2 du Co­que­li­cot Re­vue.

Pouvais-je

Avant de se con­sa­crer au thé­â­tre et d’écrire son cé­lè­bre Knock, Ju­les Ro­mains fut po­ète.


Pouvais-je du fond de ma chambre
Deviner qu’il faisait soleil
Dans l’azur de la mi-décembre
À peine pâli par le froid ?

Une allégresse de Paris
Me traverse comme une brise,
Tandis qu’un carrefour murmure
Trop de promesses à la fois.

Quelle rue, un matin pareil,
Sera mon chemin ou mon but ?
Celle qui porte un pont de fer ?
Celle qui souffle de la brume ?

Ou celle que j’ai vue un soir
Sur la colline de Montmartre,
Si pleine de songe et d’absence
Qu’elle ressemblait à l’exil ?

Je marche. Un sang rapide allume
Quelque lumière dans mon corps.
J’ai des sourires au destin,
Et des libertés avec lui.

Mais que n’es-tu là ce matin,
Ô mon ami le plus fidèle,
Que nous sentions, un jour encore,
La complaisance de la vie !

Jules Romains,
Odes et prières, 1913

Avril

Pff, que m’importe avril !
Que m’importent les pies,
Les primevères graciles,
Les parasols, les grills…

« Adieu, bonnets de laine !
Rhumes, gants et mitaines ! »
Diront les amoureux,
L’avenir devant eux.

« Au placard les froidures !
Bienvenue, ciel d’azur ! »
Lanceront les frileux,
Du soleil plein les yeux.

Pourtant, moi, je grelotte,
Le cœur plein d’engelures,
La gaîté en pelote
Et la peine en boutures.

Mon printemps, où est-il,
Si ce n’est en avril ?
Quand est-ce que l’hiver
Changera d’hémisphère ?

C. D.

Avril

Lorsqu’un homme n’a pas d’amour,
Rien du printemps ne l’intéresse ;
Il voit même sans allégresse,
Hirondelles, votre retour ;

Et, devant vos troupes légères
Qui traversent le ciel du soir,
Il songe que d’aucun espoir
Vous n’êtes pour lui messagères.

Chez moi ce spleen a trop duré,
Et quand je voyais dans les nues
Les hirondelles revenues,
Chaque printemps, j’ai bien pleuré.

Mais, depuis que toute ma vie
A subi ton charme subtil,
Mignonne, aux promesses d’Avril
Je m’abandonne et me confie.

Depuis qu’un regard bien-aimé
A fait refleurir tout mon être,
Je vous attends à ma fenêtre,
Chères voyageuses de Mai.

Venez, venez vite, hirondelles,
Repeupler l’azur calme et doux,
Car mon désir qui va vers vous
S’accuse de n’avoir pas d’ailes.

François Coppée,
« Les Mois », Les Récits et les Élégies, 1878

Tournez, tournez, bons chevaux de bois

Dans ce po­ème, la pe­tite mu­si­que de Ver­laine em­brasse le grand re­frain du monde.


Tournez, tournez, bons chevaux de bois,
Tournez cent tours, tournez mille tours,
Tournez souvent et tournez toujours,
Tournez, tournez au son des hautbois.

L’enfant tout rouge et la mère blanche,
Le gars en noir et la fille en rose,
L’une à la chose1 et l’autre à la pose2,
Chacun se paie un sou de dimanche.

Tournez, tournez, chevaux de leur cœur,
Tandis qu’autour de tous vos tournois3
Clignote l’œil du filou sournois,
Tournez au son du piston vainqueur !

C’est étonnant comme ça vous soûle
D’aller ainsi dans ce cirque4 bête :
Bien dans le ventre et mal dans la tête,
Du mal en masse et du bien en foule.

Tournez au son de l’accordéon,
Du violon, du trombone fous,
Chevaux plus doux que des moutons, doux
Comme un peuple en révolution.

Le vent, fouettant la tente, les verres,
Les zincs5 et le drapeau tricolore,
Et les jupons, et que sais-je encore ?
Fait un fracas de cinq cents tonnerres.

Tournez, dadas, sans qu’il soit besoin
D’user jamais de nuls éperons
Pour commander à vos galops ronds :
Tournez, tournez, sans espoir de foin.

Et dépêchez, chevaux de leur âme :
Déjà voici que sonne à la soupe
La nuit qui tombe et chasse la troupe
De gais buveurs que leur soif affame.

Tournez, tournez ! Le ciel en velours
D’astres en or se vêt lentement.
L’église tinte un glas tristement.
Tournez au son joyeux des tambours !

Paul Verlaine,
Sagesse, 1880


1. En ar­got, « cho­ser » si­gni­fie « faire l’amour ».
2. At­ti­tude ma­nié­rée, va­ni­teuse.
3. Vos tour­noie­ments (ar­cha­ïsme).
4. Au XIXe siè­cle, le cir­que ac­cueille prin­ci­pa­le­ment des spec­ta­cles éques­tres.
5. Comp­toirs de dé­bit de bois­son.

Dans mon cœur

Dans mon cœur carotte, jardin des envies,
Vivaient les lutins de mes fantaisies.
Sur mon cœur crocus, éden des dandys
Dansaient les encens de mes poésies.

Et dans ce cœur-là, tapissé de moire,
Pareil aux palais des grands rois bulgares,
Dans ce lit nuptial, sans aucun égard,
S’aimaient la tristesse et le désespoir.

C. D.