En leur saison

An­dré Mage de Fief­me­lin na­quit et de­meura à l’île d’Olé­ron. Il eut une vie ran­gée et pro­dui­sit plus de cin­quante mille vers.


En leur saison l’arbre et la fleur soupirent
Un air d’eux-même embaumant l’air d’odeurs :
Tu rends de toi pour plus douces senteurs1
Un air infect que tes esprits2 soupirent.

Les fruits ainsi de leurs arbres retirent.
L’arbre mauvais ne peut en ses aigreurs
Faire bon fruit plein de douces saveurs :
Les biens de toi non plus ne se désirent.

Qu’est-ce que l’homme ? Un arbre renversé
Dont la racine est son poil plus haussé3,
Son chef4 le tronc, le milieu sa poitrine ;

Ses jambes sont les rameaux : chaque orteil
Autant de feuille au vent qui le domine ;
Lui, souche en fin5 séchée6 du soleil.

André Mage de Fiefmelin,
L’Image d’un mage, 1601


1. Tu dé­ga­ges, comme bou­quet de sen­teurs les plus dou­ces.
2. Élé­ments d’une ma­tière très sub­tile, lé­gère, chaude, mo­bile et in­vi­si­ble, con­si­dé­rés comme les agents de la vie et du sen­ti­ment qu’ils por­tent dans les dif­fé­ren­tes par­ties du corps qu’ils ani­ment.
3. Le plus haut.
4. Tête.
5. À la fin.
6. Le e du fé­mi­nin compte pour une syl­labe.

L’Escalier

En con­sa­crant tout un re­cueil au per­son­nage de Pier­rot, Al­bert Gi­raud es­quisse une my­tho­lo­gie du quo­ti­dien.


Sur le marbre de l’escalier,
Un léger froufrou de lumière
S’irise en bleuâtre poussière,
Au tournant de chaque palier.

La Lune, d’un pas familier,
Fait, dans sa ronde coutumière,
Sur le marbre de l’escalier,
Un léger froufrou de lumière.

Et Pierrot, pour s’humilier
Devant sa pâle Emperière1,
Prosterne la blanche prière
De son grand corps en espalier
Sur le marbre de l’escalier.

Albert Giraud,
Pierrot lunaire, 1884


1. Im­pé­ra­trice (ar­cha­ïsme).

4, rue Wickram

Les cloches de l’église
S’éveillent au petit jour,
Quelques pigeons roucoulent
Et s’ébrouent sur le toit
.

J’ha­bite sous les com­bles d’un an­cien cou­vent, à Col­mar. Deux vi­sa­ges en bas-relief do­mi­nent l’en­trée de la bâ­tisse ; l’un rit et l’au­tre pleure…

Le splendide soleil
Promène sur les meubles
Des croisées de lumière
Où les choses s’affirment.

Pour jus­ti­fier le dé­nue­ment de la vie mo­nas­ti­que, la rè­gle de Saint Be­noît cite le Nou­veau Tes­ta­ment : « Qui­con­que s’exalte sera hu­mi­lié, et qui s’hu­mi­lie sera exalté. »

Les sommets ronds des Vosges
Se découpent en aplat
Sur les tendres vapeurs
Du crépuscule rose.

T. C.

Canaille oserez-vous

« La Pa­rade » de Jean Ge­net se pré­sente comme une sé­rie de huit po­è­mes ; en voici le cin­quième :


Canaille oserez-vous me mordre une autre fois
Retenez que je suis le page du Monarque
Vous roulez sous ma main comme un flot sous ma barque
Votre houle me gonfle, ô ma caille des bois

Ma caille emmitouflée, écrasée sous mes doigts.

Jean Genet,
« La Parade », Poèmes, 1948

Trains en été

Le dé­sir, chez Anna de No­ail­les, est ar­dent comme l’été.


Ratapoil, qui s’abîme en lui-même

Or voici Ratapoil qui s’abîme en lui-même ;
Sans voir que de sinistres nuages se forment,
Il emprunte au-delà des trottoirs de la ville
Les chemins escarpés de sa conscience en peine…

Des roches s’ébauchaient, et des plaines sans arbre,
Un monde exténué dont le souffle est un râle,
Le désert d’une vie,
Quand un frisson soudain lui secoue tous les os :

Un orage mitraille la place du kiosque.
Les jambes retroussées, le dos perclus de crampes,
Les gens fuient en tous sens à sauts de sauterelle ;
Ratapoil sent la pluie passer ses vêtements.

« Je n’ai pas le bonheur de séduire les femmes
« Ni le goût de l’argent,
« Gémit-il en poussant la porte d’un bistrot,
« Il faudrait que j’apprenne à jouer au tarot… »

T. C.


Qui est Ratapoil ?