Nocturne

Comme la nuit qui recrache
Des bouts de ciel alanguis
Tu pris mon cœur et tu fuis
Le laissant là sans rivage

Comme un reflux sur la roche
S’il te réclame à toute heure
Comme l’embrun qui se meurt
Noyé de pleurs il s’écorche

La lune est belle et si calme
Un vent la vêt de nuages
Et je suis seul en ma nuit

Comme l’amour et la mer
S’en vont au large et se perdent
Je t’adore et te vomis

T. C.

La Lune blanche

Dans ses po­è­mes, Cé­cile Sau­vage té­moi­gne d’une grande pro­xi­mité avec la na­ture.


La lune blanche au rire éteint
Glisse dans l’air où rien ne pèse ;
On entend le frisson lointain
D’un long murmure qui s’apaise.

L’heure est si pure qu’on dirait
Que la montagne est transparente
Et que les arbres dilués
Sont les reflets d’une eau dormante.

Cécile Sauvage,
Le Vallon, 1913

Fugue héroïque

Au chevalier Bayard,
le bon chevalier sans peur et sans reproche

Ses beaux yeux m’ont bercé plus avant que la nuit
Où le monde en un cri de douleur se rétracte
Où résonnent le vide et mon cœur qui se braque
Que suffoquent l’écume et l’espoir aboli

Quand le monde en un cri de douleur se rétracte
Le soleil reste bleu dans le ciel assombri
Que suffoquent l’écume et l’espoir aboli
Sous le glas du grand deuil la cadence du glas

Le soleil reste bleu dans le ciel assombri
Je souffre le martyre et martyr fais un pas
Sous le glas du grand deuil la cadence du glas
Une armure un cheval et qui m’aime me suive

Je souffre le martyre et martyr de ce pas
M’en vais aux vents du jour que je foule en sa lie
Une armure un cheval et qui m’aime me suive
Le chemin reste vierge qui mène au grand soir

T. C.

Et les femmes sont si belles

Le re­cueil de Mar­cel Thiry re­trace le long voyage d’un jeune homme. Dans ce po­ème, celui-ci ef­fec­tue sa pre­mière tra­ver­sée en ba­teau.


Et les femmes sont si belles
Et leurs noms ensoleillés
Sur la mer font brasiller
Des promesses si nouvelles

Et le navire est si blanc
Et les femmes sont si belles
Qui doucement s’échevellent
Aux tièdes vents émouvants.

Et la contrée irréelle
Nous attend si tendre au bout
De ce long voyage si doux
Parmi ces femmes si belles

Et la houle est une tant
Bleue et blanche balancelle,
Et les femmes sont si belles
Sous le ciel tant nonchalant.

Marcel Thiry,
L’Enfant prodigue, 1927

Ratapoil, immobile et songeur

Or voici Ratapoil, immobile et songeur
– Bercé par le roulis monotone du train –
Le nez contre la vitre, un vieux livre à la main,
Qui regarde passer la campagne au dehors…

Prés, bosquets, tournesols, vignes à flanc de coteau
– Ici, le sol poudroie sous les roues d’un tracteur –
Vert tendre, éclats rieurs – là serpente un ruisseau –
Le vent froisse les blés, des nuages moutonnent…

Un palais se dessine, un cheval, un navire,
Un monstre sanguinaire, et sa belle Angélique –
Chevelure effleurant les confins du ciel bleu…

« Les amants d’autrefois – se dit-il soudain blême –
« Gravaient leur lien d’amour dans l’écorce des chênes,
« Quand le mien s’effiloche en nuées vaporeuses… »

T. C.


Qui est Ratapoil ?

Sonnet

Choisi par Henri IV pour être le pré­cep­teur du dau­phin, Ni­co­las Vau­que­lin Des Yve­teaux fut chassé de la cour en rai­son de ses ex­tra­va­gan­ces et de son li­ber­ti­nage.


Avoir peu de parents, moins de train que de rente,
Et chercher en tout temps l’honnête volupté,
Contenter ses désirs, maintenir sa santé,
Et l’âme de procès et de vices exempte ;

À rien d’ambitieux ne mettre son attente,
Voir ceux de sa maison1 en quelque autorité,
Mais sans besoin d’appui garder sa liberté,
De peur de s’engager à rien qui mécontente ;

Les jardins, les tableaux, la musique, les vers,
Une table fort libre et de peu de couverts,
Avoir bien plus d’amour pour soi que pour sa dame,

Être estimé du prince, et le voir rarement,
Beaucoup d’honneur sans peine et peu d’enfants sans femme
Font attendre à Paris la mort fort doucement.

Nicolas Vauquelin Des Yveteaux,
Poésies diverses, 1653


1. En­sem­ble des per­son­nes for­mant une li­gnée, une dy­nas­tie.

Conte d’ici – le centre-ville

La Mélancolie du coursier Uber

Dans un pays aux iné­ga­li­tés crois­san­tes, en un siè­cle féru de tech­no­lo­gie, il était pos­si­ble de se faire li­vrer tout ce que les res­tau­rants plus ou moins pro­ches pro­po­saient à leurs tables. Il suf­fi­sait d’en faire la de­mande sur une pla­te­forme nu­mé­ri­que.

Aux heu­res des re­pas, de jeu­nes cy­clis­tes s’at­trou­paient sur les pla­ces et dans les rues des quar­tiers com­mer­çants, près des snacks et des bras­se­ries. Ils at­ten­daient, un peu ab­sents, qu’une course leur soit con­fiée.

Ces tra­vail­leurs étaient des tâ­che­rons ; le temps perdu entre deux li­vrai­sons ne leur était pas payé, de sorte qu’ils ga­gnaient une mi­sère.

Les ri­ches ci­ta­dins se ré­ga­laient à loisir. Comme leurs com­man­des ar­ri­vaient à vélo, ils étaient heu­reux de faire un geste pour la pla­nète.

Un jour d’été nu­a­geux, un cour­sier écri­vit ce po­è­me :

Le centre-ville est maussade
Comme une vie sans espoir ;
À l’horizon se dessinent
Deux burgers et trois sushis.

T. C.


Ce po­­ème a paru dans le nu­­méro 2 de la re­vue L’Éponge.

De la rue on entend

Très ap­pré­cié en son temps, Fran­çois Cop­pée fut le po­ète des gens du peu­ple.


De la rue on entend sa plaintive chanson.
Pâle et rousse, le teint plein de taches de son1,
Elle coud, de profil, assise à sa fenêtre.
Très sage et sachant bien qu’elle est laide peut-être,
Elle a son dé d’argent2 pour unique bijou.
Sa chambre est nue, avec des meubles d’acajou.
Elle gagne deux francs, fait de la lingerie
Et jette un sou quand vient l’orgue de Barbarie.
Tous les voisins lui font leur bonjour le plus gai
Qui leur vaut son petit sourire fatigué.

François Coppée,
Promenades et Intérieurs, 1872


1. Ta­ches de rous­seur.
2. Son dé à cou­dre.