Conte d’ici – le centre-ville

La Mélancolie du coursier Uber

Dans un pays aux iné­ga­li­tés crois­san­tes, en un siè­cle féru de tech­no­lo­gie, il était pos­si­ble de se faire li­vrer tout ce que les res­tau­rants plus ou moins pro­ches pro­po­saient à leurs tables. Il suf­fi­sait d’en faire la de­mande sur une pla­te­forme nu­mé­ri­que.

Aux heu­res des re­pas, de jeu­nes cy­clis­tes s’at­trou­paient sur les pla­ces et dans les rues des quar­tiers com­mer­çants, près des snacks et des bras­se­ries. Ils at­ten­daient, un peu ab­sents, qu’une course leur soit con­fiée.

Ces tra­vail­leurs étaient des tâ­che­rons ; le temps perdu entre deux li­vrai­sons ne leur était pas payé, de sorte qu’ils ga­gnaient une mi­sère.

Les ri­ches ci­ta­dins se ré­ga­laient à loisir. Comme leurs com­man­des ar­ri­vaient à vélo, ils étaient heu­reux de faire un geste pour la pla­nète.

Un jour d’été nu­a­geux, un cour­sier écri­vit ce po­è­me :

Le centre-ville est maussade
Comme une vie sans espoir ;
À l’horizon se dessinent
Deux burgers et trois sushis.

T. C.


Ce po­­ème a paru dans le nu­­méro 2 de la re­vue L’Éponge.

De la rue on entend

Très ap­pré­cié en son temps, Fran­çois Cop­pée fut le po­ète des gens du peu­ple.


De la rue on entend sa plaintive chanson.
Pâle et rousse, le teint plein de taches de son1,
Elle coud, de profil, assise à sa fenêtre.
Très sage et sachant bien qu’elle est laide peut-être,
Elle a son dé d’argent2 pour unique bijou.
Sa chambre est nue, avec des meubles d’acajou.
Elle gagne deux francs, fait de la lingerie
Et jette un sou quand vient l’orgue de Barbarie.
Tous les voisins lui font leur bonjour le plus gai
Qui leur vaut son petit sourire fatigué.

François Coppée,
Promenades et Intérieurs, 1872


1. Ta­ches de rous­seur.
2. Son dé à cou­dre.

F.

Ce mois-ci, Re­née Ri­vière nous of­fre de nou­veau une belle con­tri­bu­tion :


Le désir de le revoir,
De recroiser son chemin
A laissé dans mon regard

Un arrière-goût d’amer
Quand je repense à l’amour :
Je ne vois que mes erreurs.

Vous recroiserai-je un jour ?
Voudrez-vous enfin m’aimer ?
Je vous attends d’heure en heure.

Envoi :
D’heurts en heurs, je vous attends.

Renée Rivière,
Mirages d’amour – Tous les hommes s’appellent François

Qui voudra

Qua­li­fié de « roi des li­ber­tins » par un pré­di­ca­teur jé­suite, Thé­o­phile de Viau mon­tre dans ce court po­ème son sens aigu du sa­cré.


Qui voudra1 pense à des empires,
Et, avec des vœux mutins2,
S’obstine contre ses destins,
Qui toujours lui deviennent pires.
Moi, je demande seulement,
Du plus sacré vœu de mon âme,
Qu’il plaise aux dieux et à Madame,
Que je brûle éternellement.

Théophile de Viau,
Les Œuvres du sieur Théophile, 1621


1. Que ce­lui qui vou­dra.
2. Qui tra­dui­sent un ca­rac­tère in­sou­mis, re­belle, porté à la ré­volte.

Le Vent de l’océan

Dans la pre­mière sec­tion de son re­cueil, Jean de La Ville de Mir­mont, écri­vain né à Bor­deaux, re­groupe des po­è­mes évo­quant la mer et le loin­tain. En voici le sep­tième :


Le vent de l’océan siffle à travers les portes
Et secoue au jardin les arbres effeuillés.
La voix qui vient des mers lointaines est plus forte
Que le bruit de mon cœur qui s’attarde à veiller.

Ô souffle large dont s’emplissent les voilures,
Souffle humide d’embrun et brûlant de salure1,
Ô souffle qui grandis et recourbes les flots
Et chasses la fumée, au loin, des paquebots !
Tu disperses aussi mes secrètes pensées,
Et détournes mon cœur de ses douleurs passées.
L’imaginaire mal que je croyais en moi
N’ose plus s’avouer auprès de ce vent froid
Qui creuse dans la mer et tourmente les bois.

Jean de La Ville de Mirmont,
L’Horizon chimérique, 1920


1. Ca­rac­tère, état de ce qui est salé.

Prosopopée d’un chien

La pro­so­po­pée est une fi­gure de style par la­quelle l’ora­teur ou l’écri­vain fait par­ler un être ina­nimé, un ani­mal, une per­sonne ab­sente ou morte.


Quand la mort m’aura fait descendre
Où l’on ne voit jour ni flambeau,
Doit-on pas honorer ma cendre
D’une épitaphe et d’un tombeau ?

Au temps que la nuit fait sa course,
J’aboie à ces maudits filous,
Qui voudraient bien remplir leur bourse
Des pistoles1 qui sont chez nous.

Quand un amoureux en approche,
Je suis plus muet qu’une roche,
Et laisse entrer le compagnon.

Notre chatte même confesse
Qu’il faut que je sois le mignon2
De mon maître et de ma maîtresse.

François Maynard,
Les Œuvres de Maynard, 1646


1. La pis­tole est une mon­naie d’or bat­tue aux XVIe et XVIIe siè­cles en Es­pa­gne et en Ita­lie, de ti­tre et de poids ana­lo­gues à ceux du louis.
2. Fa­vori.