On dirait que kékchose se passe
En fait il ne se passe rien
Un autobus écrase un chien
Des badauds se délassent
Il va pleuvoir
Tiens tiens
Raymond Queneau,
L’Instant fatal, 1948
Le Festin des siècles
Le 5 de chaque mois, nous publierons un poème que nous aimons parmi les œuvres du passé. Ce texte se joindra aux précédents pour esquisser une anthologie.
On dirait que kékchose se passe
En fait il ne se passe rien
Un autobus écrase un chien
Des badauds se délassent
Il va pleuvoir
Tiens tiens
Raymond Queneau,
L’Instant fatal, 1948
Avant de se consacrer au théâtre et d’écrire son célèbre Knock, Jules Romains fut poète.
Pouvais-je du fond de ma chambre
Deviner qu’il faisait soleil
Dans l’azur de la mi-décembre
À peine pâli par le froid ?
Une allégresse de Paris
Me traverse comme une brise,
Tandis qu’un carrefour murmure
Trop de promesses à la fois.
Quelle rue, un matin pareil,
Sera mon chemin ou mon but ?
Celle qui porte un pont de fer ?
Celle qui souffle de la brume ?
Ou celle que j’ai vue un soir
Sur la colline de Montmartre,
Si pleine de songe et d’absence
Qu’elle ressemblait à l’exil ?
Je marche. Un sang rapide allume
Quelque lumière dans mon corps.
J’ai des sourires au destin,
Et des libertés avec lui.
Mais que n’es-tu là ce matin,
Ô mon ami le plus fidèle,
Que nous sentions, un jour encore,
La complaisance de la vie !
Jules Romains,
Odes et prières, 1913
Lorsqu’un homme n’a pas d’amour,
Rien du printemps ne l’intéresse ;
Il voit même sans allégresse,
Hirondelles, votre retour ;
Et, devant vos troupes légères
Qui traversent le ciel du soir,
Il songe que d’aucun espoir
Vous n’êtes pour lui messagères.
Chez moi ce spleen a trop duré,
Et quand je voyais dans les nues
Les hirondelles revenues,
Chaque printemps, j’ai bien pleuré.
Mais, depuis que toute ma vie
A subi ton charme subtil,
Mignonne, aux promesses d’Avril
Je m’abandonne et me confie.
Depuis qu’un regard bien-aimé
A fait refleurir tout mon être,
Je vous attends à ma fenêtre,
Chères voyageuses de Mai.
Venez, venez vite, hirondelles,
Repeupler l’azur calme et doux,
Car mon désir qui va vers vous
S’accuse de n’avoir pas d’ailes.
François Coppée,
Les Récits et les Élégies, 1878
Dans ce poème, la petite musique de Verlaine embrasse le grand refrain du monde.
Tournez, tournez, bons chevaux de bois,
Tournez cent tours, tournez mille tours,
Tournez souvent et tournez toujours,
Tournez, tournez au son des hautbois.
L’enfant tout rouge et la mère blanche,
Le gars en noir et la fille en rose,
L’une à la chose1 et l’autre à la pose2,
Chacun se paie un sou de dimanche.
Tournez, tournez, chevaux de leur cœur,
Tandis qu’autour de tous vos tournois3
Clignote l’œil du filou sournois,
Tournez au son du piston vainqueur !
C’est étonnant comme ça vous soûle
D’aller ainsi dans ce cirque4 bête :
Bien dans le ventre et mal dans la tête,
Du mal en masse et du bien en foule.
Tournez au son de l’accordéon,
Du violon, du trombone fous,
Chevaux plus doux que des moutons, doux
Comme un peuple en révolution.
Le vent, fouettant la tente, les verres,
Les zincs5 et le drapeau tricolore,
Et les jupons, et que sais-je encore ?
Fait un fracas de cinq cents tonnerres.
Tournez, dadas, sans qu’il soit besoin
D’user jamais de nuls éperons
Pour commander à vos galops ronds :
Tournez, tournez, sans espoir de foin.
Et dépêchez, chevaux de leur âme :
Déjà voici que sonne à la soupe
La nuit qui tombe et chasse la troupe
De gais buveurs que leur soif affame.
Tournez, tournez ! Le ciel en velours
D’astres en or se vêt lentement.
L’église tinte un glas tristement.
Tournez au son joyeux des tambours !
Paul Verlaine,
Sagesse, 1880
1. En argot, « choser » signifie « faire l’amour ».
2. Attitude maniérée, vaniteuse.
3. Tournoiements (archaïsme).
4. Au XIXe siècle, le cirque accueille principalement des spectacles équestres.
5. Comptoirs de débit de boisson.
Tout a été dit cent fois
Et beaucoup mieux que par moi
Aussi quand j’écris des vers
C’est que ça m’amuse
C’est que ça m’amuse
C’est que ça m’amuse et je vous chie au nez.
Boris Vian,
Je voudrais pas crever, 1962
L’âge baroque a donné de nombreux poètes à la France. Marc-Antoine Girard, sieur de Saint-Amant, est l’un des plus touchants d’entre eux.
Assis sur un fagot, une pipe à la main,
Tristement accoudé contre une cheminée,
Les yeux fixés vers terre, et l’âme mutinée1,
Je songe aux cruautés de mon sort inhumain.
L’espoir qui me remet du jour au lendemain,
Essaie à gagner temps sur ma peine obstinée,
Et me venant promettre une autre destinée,
Me fait monter plus haut qu’un Empereur Romain.
Mais à peine cette herbe est-elle mise en cendre,
Qu’en mon premier état il me convient descendre,
Et passer mes ennuis à redire souvent :
« Non, je ne trouve point beaucoup de différence
« De prendre du tabac, à vivre d’espérance,
« Car l’un n’est que fumée, et l’autre n’est que vent. »
Marc-Antoine Girard de Saint-Amant,
Les Œuvres, 1629
1. Agitée, révoltée, furieuse.
Tombeaux, vous n’avez pas tout le peuple des morts.
Louis Bouilhet.
Mes chers enfants, je voudrais qu’a-
près ma mort on me disséquât
soigneusement puis que, sans perdre un os,
on reconstituât mon squelette homogène
(si j’ose emprunter cette expression d’Eugène
Mouton plus connu sous le nom de Mérinos1)
et qu’alors vous m’accrochassiez dans l’atelier
où s’entasse un hétéroclite mobilier :
tenez, entre la bassinoire
de cuivre jaune et le tamanoir
empaillé suspendez mon ostéologie.
Oh ! quel bonheur de rester au logis
au bon air, à la chaleur, à la lumière,
en famille au lieu de passer ma mort tout entière
au cimetière,
dans une bière,
sous une pierre
ou bien étendu dans un caveau
propice aux rhumes de cerveau !
Quant à moisir sous le Grand-Bé2
tel Chateaubriand, macchabé
prétentieux ou bien comme Alfred de Musset
engraisser on ne sait
quel pleurnicheur de saule3,
ah ! ça fait lever les épaules
jusqu’au firmament
véritablement !
Entre vous quelquefois
vous direz à mi-voix :
– « Pauvre papa ! tout de même ce qu’il maigrit
« depuis son décès !
« Mais c’est
« curieux, regardez : il rit, il rit
« toujours
« nuit et jour !
« Nous sommes joliment contents
« de le voir comme ça rigoler tout le temps !
« car ça prouve bien pardi !
« que son âme est en Paradis :
« sans blague, pensez-vous que les damnés
« ça se gondole toute la journée ? »
En vous voyant j’aurai souvent
l’illusion d’être encore vivant.
Sans être empêtré d’un linceul
pour me dégourdir je danserai tout seul
tandis que
sur le phono tournera le disque
de ta Danse macabre, ô Saint-Saëns,
je me trémousserai dans tous les sens,
je danserai, trépudierai,
gambaderai, gambillerai !
Au moins vous n’aurez pas peur, j’espère,
en voyant frétiller feu monsieur votre père ?
Un dernier mot, mes chers enfants :
dites, vous m’époussèterez bien de temps en temps ?
Quand ce ne serait que le jour des Morts :
ce ne sera pas un grand effort !
– « Mais, papa, » direz-vous, « ça va coûter fort cher
« de nettoyer ainsi vos os de votre chair ! »
Oui mais vous épargnez les frais d’enterrement,
c’est une économie incontestablement !
Georges Fourest,
Le Géranium ovipare, 1935
1. Eugène Mouton écrivit des œuvres drolatiques sous le pseudonyme de « Mérinos ». L’un de ses récits s’intitule Le Squelette homogène.
2. François-René de Chateaubriand est enterré au Grand Bé, une petite île de Saint-Malo accessible à marée basse.
3. Voici l’épitaphe qu’on peut lire sur la tombe d’Alfred de Musset :
Mes chers amis, quand je mourrai,
Plantez un saule au cimetière.
J’aime son feuillage éploré ;
La pâleur m’en est douce et chère,
Et son ombre sera légère
À la terre où je dormirai.
Le lyrisme d’Apollinaire est un travail de lucidité.
Notre histoire est noble et tragique
Comme le masque d’un tyran
Nul drame hasardeux ou magique
Aucun détail indifférent
Ne rend notre amour pathétique
Et Thomas de Quincey1 buvant
L’opium poison doux et chaste
À sa pauvre Anne allait rêvant2
Passons passons puisque tout passe
Je me retournerai souvent
Les souvenirs sont cors de chasse
Dont meurt le bruit parmi le vent
Guillaume Apollinaire,
Alcools, 1913
1. Écrivain britannique, auteur des Confessions d’un mangeur d’opium anglais.
2. Dans la misère, Thomas de Quincey se lia avec une jeune prostituée prénommée Anne. Il la perdit lorsqu’il s’absenta de Londres plusieurs mois. Par la suite, caressant l’espoir de la croiser, il erra souvent dans les rues de la capitale.