Mafflu, pansu, rose,
Posé sur ses bas
Malgré la cirrhose
Il est au combat.
Tel. Sur sa rapière
On lit (côté droit) :
« Max-Adrien Pierre
Charcutier du Roy ».
Maurice Fombeure,
Silences sur le toit, 1930
Le Festin des siècles
Le 5 de chaque mois, nous publierons un poème que nous aimons parmi les œuvres du passé. Ce texte se joindra aux précédents pour esquisser une anthologie.
Mafflu, pansu, rose,
Posé sur ses bas
Malgré la cirrhose
Il est au combat.
Tel. Sur sa rapière
On lit (côté droit) :
« Max-Adrien Pierre
Charcutier du Roy ».
Maurice Fombeure,
Silences sur le toit, 1930
Le désir, chez Anna de Noailles, est ardent comme l’été.
Pendant ce soir inerte et tendre de l’été,
Où la ville, au soir bleu mêlant sa volupté,
Laisse les toits d’argent s’effranger dans l’espace,
J’entends le cri montant et dur des trains qui passent…
– Qu’appellent-ils avec ces cris désespérés ?
Sont-ce les bois dormants, l’étang, les jeunes prés,
Les jardins où l’on voit les petites barrières
Plier au poids des lis et des roses trémières ?
Est-ce la route immense et blanche de juillet
Que le brûlant soleil frappe à coups de maillet ;
Sont-ce les vérandas dont ce dur soleil crève
Le vitrage ébloui comme un regard qui rêve ?
– Ô trains noirs qui roulez en terrassant le temps,
Quel est donc l’émouvant bonheur qui vous attend ?
Quelle inimaginable et bienfaisante extase
Vous est promise au bout de la campagne rase ?
Que voyez-vous là-bas qui luit et fuit toujours
Et dont s’irrite ainsi votre effroyable amour ?
– Ah ! de quelle brûlure en mon cœur s’accompagne
Ce grand cri de désir des trains vers la campagne…
Anna de Noailles,
Les Éblouissements, 1907
Je vis, je meurs ; je me brûle et me noie ;
J’ai chaud extrême en endurant froidure :
La vie1 m’est et trop molle et trop dure.
J’ai grands ennuis entremêlés de joie.
Tout à un coup je ris et je larmoie,
Et en plaisir maint grief tourment j’endure ;
Mon bien s’en va, et à jamais il dure ;
Tout en un coup je sèche et je verdoie.
Ainsi Amour inconstamment me mène ;
Et, quand je pense avoir plus de douleur,
Sans y penser je me trouve hors de peine.
Puis, quand je crois ma joie être certaine,
Et être au haut de mon désiré heur,
Il me remet en mon premier malheur.
Louise Labé,
Sonnets, 1555
1. Le e entre dans la mesure du vers.
Jean Grosjean fut un poète aussi attentif au monde extérieur qu’aux mouvements de la vie intime.
En cet éternel automne
dont ne mouraient pas les fleurs
nos travaux n’avaient pas d’heure
ni nos siestes de limites.
Les lueurs du soleil traînaient
longtemps le soir sur les seuils
en attendant que les feuilles
veuillent descendre des arbres.
Nous dînions au clair de lune
en échangeant nos sourires
quand nous frôlaient les zéphyrs
de leur souffle impondérable.
Quand les brumes du matin
venaient humecter nos cils
nous allions d’un pas tranquille
visiter la paix des tombes.
Nous aimer sans nous le dire
ne pouvait que plaire au ciel
en cet automne éternel
dont les fleurs ne mouraient pas.
Jean Grosjean,
Arpèges et paraboles, 2007
Sardines à l’huile fine sans têtes et sans arêtes.
(Réclames des sardiniers, passim.)
Dans leur cercueil de fer-blanc
plein d’huile au puant relent
marinent décapités
ces petits corps argentés
pareils aux guillotinés
là-bas au champ des navets !
Elles ont vu les mers, les
côtes grises de Thulé1,
sous les brumes argentées
la Mer du Nord enchantée…
Maintenant dans le fer-blanc
et l’huile au puant relent
de toxiques restaurants
les servent à leurs clients !
Mais loin derrière la nue
leur pauvre âmette ingénue
dit sa muette chanson
au Paradis-des-poissons,
une mer fraîche et lunaire
pâle comme un poitrinaire,
la Mer de Sérénité
aux longs reflets argentés
où durant l’éternité,
sans plus craindre jamais les
cormorans et les filets,
après leur mort nageront
tous les bons petits poissons !…
Sans voix, sans mains, sans genoux2
sardines, priez pour nous !…
Georges Fourest,
La Négresse blonde, 1909
1. Île dont l’existence est incertaine.
2. Tout ce qu’il faut pour prier. (Note de l’Auteur.)
La gourmandise selon Émile Verhaeren…
Les servantes faisaient le pain pour les dimanches,
Avec le meilleur lait, avec le meilleur grain,
Le front courbé, le coude en pointe hors des manches,
La sueur les mouillant et coulant au pétrin.
Leurs mains, leurs doigts, leur corps entier fumait de hâte,
Leur gorge remuait dans les corsages pleins.
Leurs deux poings monstrueux pataugeaient dans la pâte
Et la moulaient en ronds comme la chair des seins.
Dehors, les grands fournils chauffaient leurs braises rouges,
Et deux par deux, du bout d’une planche, les gouges1
Dans le ventre des fours engouffraient les pains mous.
Et les flammes, par les gueules s’ouvrant passage,
Comme une meute énorme et chaude de chiens roux,
Sautaient en rugissant leur mordre le visage.
Émile Verhaeren,
Les Flamandes, 1883
1. Servantes.
Un carolus ou bien encor,
Si l’aimez mieux, un agneau d’or.
Manuscrits de la Bibliothèque du Roi.
La lune peignait ses cheveux avec un démêloir d’ébène qui argentait d’une pluie de vers luisants les collines, les prés et les bois.
*
Scarbo, gnome dont les trésors foisonnent, vannait1 sur mon toit, au cri de la girouette, ducats et florins qui sautaient en cadence, les pièces fausses jonchant la rue.
Comme ricana le fou qui vague, chaque nuit, par la cité déserte, un œil à la lune et l’autre – crevé !
– « Foin de la lune ! grommela-t-il, ramassant les jetons du diable, j’achèterai le pilori2 pour m’y chauffer au soleil ! »
Mais c’était toujours la lune, la lune qui se couchait.
– Et Scarbo monnoyait sourdement dans ma cave ducats et florins à coups de balancier3.
Tandis que, les deux cornes en avant, un limaçon qu’avait égaré la nuit, cherchait sa route sur mes vitraux lumineux4.
Aloysius Bertrand,
Gaspard de la nuit, 1842
1. Vanner, c’est remuer régulièrement avec un van pour chasser les impuretés.
2. Cet appareil servait à exposer en public des criminels qui n’avaient pas été condamnés à la peine de mort. On se souvient de Quasimodo pilorié dans la Notre-Dame de Paris de Victor Hugo.
3. Instrument composé d’un volant et monté sur une vis pour la frappe des monnaies.
4. À la fin du Diable amoureux de Cazotte (1772), dans un contexte satanique, on voit apparaître de tels escargots dont les cornes sont devenues des « jets de lumière phosphorique ».
Épigraphe
Le titre, comme on le verra par la suite, désigne bien un aliéné et non pas un fou de cour. L’épigraphe présente un distique où tour à tour sont nommés le carolus, monnaie émise par Charles VII au xve siècle, et l’agneau, autre type de monnaie.
Ce poème clôt avec espièglerie le recueil posthume « des Amours du Sieur de Sponde ». Son titre à la troisième personne est certainement dû à l’éditeur.
Que faites-vous dedans mes os,
Petites vapeurs enflammées,
Dont les pétillantes fumées
M’étouffent sans fin le repos ?
Vous me portez de veine en veine
Les cuisants tisons de vos feux,
Et parmi vos détours confus
Je perds le cours de mon haleine.
Mes yeux, crevés de vos ennuis,
Sont bandés de tant de nuages
Qu’en ne voyant que des ombrages
Ils voyent1 des profondes nuits.
Mon cerveau, siège de mon âme,
Heureux pourpris2 de ma raison,
N’est plus que l’horrible prison
De votre plus horrible flamme.
J’ai cent peintres dans ce cerveau,
Tous songes de vos frénésies,
Qui grotesquent mes fantaisies
De feu, de terre, d’air et d’eau.
C’est un chaos que ma pensée
Qui m’élance ore3 sur les monts,
Ore m’abîme dans un fond,
Me poussant comme elle est poussée.
Ma voix qui n’a plus qu’un filet
A peine, à peine encore tire
Quelque soupir qu’elle soupire
De l’enfer des maux où elle est.
Las ! mon angoisse est bien extrême,
Je trouve tout à dire en moi,
Je suis bien souvent en émoi,
Si c’est moi-même que moi-même.
A ce mal dont je suis frappé,
Je comparais jadis ces rages
Dont Amour frappe nos courages.
Mais, Amour, je suis bien trompé,
Il faut librement que je die4 :
Au prix d’un mal si furieux,
J’aimerais cent mille fois mieux
Faire l’amour toute ma vie.
Jean de Sponde,
Les Amours, 1597
1. Compte pour deux syllabes.
2. Enceinte.
3. Tantôt…, tantôt…
4. Que je dise.