Si vivre est un devoir

Et si la vé­ri­ta­ble ques­tion était de sa­voir com­ment bien mou­rir ?



1. Le po­ète Nicolas-Joseph-Laurent Gil­bert est né dans les Vos­ges en 1751 et mort à Pa­ris en 1780. La lé­gende veut qu’il mou­rût dans le dé­nue­ment, à l’Hôtel-Dieu, en ava­lant la clé de sa cas­sette au cours d’une crise de dé­lire.

Notre Dame des pleurs

Ne dites pas

Jean Mo­réas clôt no­tre cy­cle de po­è­mes sur la vie bonne.


Ne dites pas : la vie est un joyeux festin ;
Ou c’est d’un esprit sot ou c’est d’une âme basse.
Surtout ne dites point : elle est malheur sans fin ;
C’est d’un mauvais courage et qui trop tôt se lasse.

Riez comme au printemps s’agitent les rameaux,
Pleurez comme la bise ou le flot sur la grève,
Goûtez tous les plaisirs et souffrez tous les maux ;
Et dites : c’est beaucoup et c’est l’ombre d’un rêve.

Jean Moréas,
Stances, 1899-1901

Conte d’ici – la vie roule

Ode

Thé­o­phile de Viau se pro­met de vi­vre, en bon chré­tien, se­lon la sa­gesse an­ti­que…


Heureux, tandis qu’il est vivant,
Celui qui va toujours suivant
Le grand maître de la nature
Dont il se croit la créature !
Il n’envia jamais autrui,
Quand tous les plus heureux que lui
Se moqueraient de sa misère ;
Le rire est toute sa colère ;
Celui-là ne s’éveille point
Aussitôt que l’aurore point
Pour venir des soucis du monde
Importuner la terre et l’onde ;
Il est toujours plein de loisir ;
La justice est tout son plaisir,
Et, permettant en son envie1
Les douceurs d’une sainte vie,
Il borne son contentement
Par la raison tant seulement2 ;
L’espoir du gain ne l’importune,
En son esprit est sa fortune ;
L’éclat des cabinets dorés,
Où les princes sont adorés,
Lui plaît moins que la face nue
De la campagne ou de la nue3 ;
La sottise d’un courtisan,
La fatigue d’un artisan,
La peine qu’un amant soupire,
Lui donne également à rire ;
Il n’a jamais trop affecté4
Ni les biens ni la pauvreté ;
Il n’est ni serviteur ni maître ;
Il n’est rien que ce qu’il veut être ;
Jésus-Christ est sa seule foi :
Tels seront mes amis et moi.


Théophile de Viau,
Les Œuvres du sieur Théophile, 1621


1. À son en­vie.
2. Seu­le­ment par la rai­son.
3. Du ciel.
4. Dé­siré, re­cher­ché vi­ve­ment.

Ratapoil, nouveau quadragénaire


Qui est Ratapoil ?

Blancs Enfants de chœur

Dans ce po­ème, le der­nier d’une sé­rie in­ti­tu­lée « Pier­rots », Ju­les La­for­gue nous dé­li­vre la sa­gesse de ces per­son­na­ges lu­nai­res.


Blancs enfants de chœur de la Lune,
Et lunologues éminents,
Leur Église ouvre à tout venant,
Claire d’ailleurs comme pas une.

Ils disent, d’un œil faisandé,
Les manches très-sacerdotales,
Que ce bas-monde de scandale
N’est qu’un des mille coups de dé

Du jeu que l’Idée et l’Amour,
Afin sans doute de connaître
Aussi leur propre raison d’être,
Ont jugé bon de mettre au jour.

Que nul d’ailleurs ne vaut le nôtre,
Qu’il faut pas le traiter d’hôtel
Garni1 vers un plus immortel,
Car nous sommes faits l’un pour l’autre ;

Qu’enfin, et rien de moins subtil,
Ces gratuites antinomies
Au fond ne nous regardant mie2,
L’art de tout est l’Ainsi soit-il ;

Et que, chers frères, le beau rôle
Est de vivre de but en blanc
Et, dût-on se battre les flancs,
De hausser à tout les épaules.

Jules Laforgue,
L’Imitation de Notre-Dame la Lune, 1885


1. Un hô­tel garni est un éta­blis­se­ment pu­blic où les voya­geurs, les étran­gers trou­vent des cham­bres gar­nies (meu­blées et équi­pées) à louer sous la sur­veil­lance de l’au­to­rité.
2. Ne nous re­gar­dant pas.

Chagrin d’été

Ce mois-ci, nous avons de nou­veau le plai­sir de vous don­ner à lire un po­ème de Re­née Ri­vière :