À Alf. T.

Pen­dant un an, nous vous pro­po­se­rons, pour notre fes­tin des siè­cles, un cy­cle de po­è­mes sur la vie bonne.
Al­fred de Mus­set l’inau­gure avec ce son­net où il nous parle de son bon­heur :


Qu’il est doux d’être au monde, et quel bien que la vie !
Tu le disais ce soir par un beau jour d’été.
Tu le disais, ami, dans un site enchanté,
Sur le plus vert coteau de ta forêt chérie.

Nos chevaux, au soleil, foulaient l’herbe fleurie ;
Et moi, silencieux, courant à ton côté,
Je laissais au hasard flotter ma rêverie ;
Mais dans le fond du cœur je me suis répété :

– Oui, la vie est un bien, la joie est une ivresse ;
Il est doux d’en user sans crainte et sans soucis ;
Il est doux de fêter les dieux de la jeunesse,

De couronner de fleurs son verre et sa maîtresse,
D’avoir vécu trente ans comme Dieu l’a permis,
Et, si jeunes encor, d’être de vieux amis.

Bury, 10 août 1838

Alfred de Musset,
Poésies nouvelles, 1850

Promenade


Ce po­ème a paru dans le re­cueil Æn­crage.

C’est dimanche

Voici un po­ème de di­man­che, si évo­ca­teur qu’il sem­ble par­ler de tous les di­man­ches…


C’est dimanche aujourd’hui. L’air est couleur de miel,
Le rire d’un enfant perce la cour aride :
On dirait un glaïeul élancé vers le ciel,
Un orgue au loin se tait. L’heure est plate et sans ride.

Paul-Jean Toulet,
Les Contrerimes, 1921

Garçon de café

Fran­çois Cop­pée, po­ète des gens or­di­nai­res, con­nut le suc­cès et se vit sou­vent pa­ro­dié par les po­è­tes mau­dits ; ici, par Ger­main Nou­veau :


L’établissement riche et fameux a grand air.
Las d’avoir trop servi l’absinthe et le bitter1,
Le garçon, déjà vieux, de qui le front s’appuie
À l’humide vitrage où vient couler la pluie,
Songe : quelle existence, hélas ! matin et soir,
Toujours crier, toujours courir, jamais s’asseoir ;
N’avoir pour horizon que l’unique bitume
Du boulevard ; porter un éternel costume,
Et ne jamais sortir de ce monde étouffé !
– J’ai toujours plaint le sort du garçon de café.

Germain Nouveau,
Album zutique, 1871


1. Li­queur apé­ri­tive al­coo­li­sée et amère, d’ori­gine hol­lan­daise.

Ma mère, n’entendez-vous

Chez Mau­rice Mae­ter­linck, de na­ï­ves chan­sons in­ter­ro­gent l’épais mys­tère du monde.


Ma mère, n’entendez-vous rien ?
Ma mère, on vient avertir…
Ma fille, donnez-moi vos mains.
Ma fille, c’est un grand navire…

Ma mère, il faut prendre garde…
Ma fille, ce sont ceux qui partent…
Ma mère, est-ce un grand danger ?
Ma fille, il va s’éloigner…

Ma mère, Elle approche encore…
Ma fille, il est dans le port.
Ma mère, Elle ouvre la porte…
Ma fille, ce sont ceux qui sortent.

Ma mère, c’est quelqu’un qui entre…
Ma fille, il a levé l’ancre.
Ma mère, Elle parle à voix basse…
Ma fille, ce sont ceux qui passent.

Ma mère, Elle prend les étoiles !…
Ma fille, c’est l’ombre des voiles.
Ma mère, Elle frappe aux fenêtres…
Ma fille, elles s’ouvrent peut-être…

Ma mère, on n’y voit plus clair…
Ma fille, il va vers la mer.
Ma mère, je l’entends partout…
Ma fille, de qui parlez-vous ?

Maurice Maeterlinck,
Quinze Chansons, 1900

Le Marquis de Vauvenargues

Trois lycéennes à talons hauts
Rentrent des cours en s’attardant
Aux devantures des boutiques.
Demain, je sèche la philo.

Quand il de­vint pa­ri­sien en 1745, le mar­quis de Vau­ve­nar­gues prit l’ha­bi­tude de s’as­seoir sur un banc pour re­gar­der vi­vre la foule.
Un jour lui vint cette pen­sée : « Le monde est un grand bal où cha­cun est mas­qué. »

De jeunes gens décontractés
Boivent une bière à la terrasse
D’un bar aux meubles surannés.
Qui m’accompagne au marché bio ?

Une au­tre fois, il écri­vit : « Les hom­mes sont tel­le­ment nés pour dé­pen­dre, que les lois mê­mes, qui gou­ver­nent leur fai­blesse, ne leur suf­fi­sent pas ; la for­tune ne leur a pas donné assez de maî­tres ; il faut que la mode y sup­plée, et qu’elle règle jus­qu’à leur chaus­sure. »

Deux amoureux qui se régalent
De leur biscuit choco-pépites
Font un selfie où ils s’embrassent :
Instant complice entre gourmands !

T. C.