Écoutez la chanson

Sorti de pri­son, Paul Ver­laine pro­pose à son an­cienne épouse un nou­veau dé­part…


Écoutez la chanson bien douce
Qui ne pleure que pour vous plaire.
Elle est discrète, elle est légère :
Un frisson d’eau sur de la mousse !

La voix vous fut connue (et chère ?),
Mais à présent elle est voilée
Comme une veuve désolée,
Pourtant comme elle encore fière,

Et dans les longs plis de son voile
Qui palpite aux brises d’automne
Cache et montre au cœur qui s’étonne
La vérité comme une étoile.

Elle dit, la voix reconnue,
Que la bonté c’est notre vie,
Que de la haine et de l’envie
Rien ne reste, la mort venue.

Elle parle aussi de la gloire
D’être simple sans plus attendre,
Et de noces d’or et du tendre
Bonheur d’une paix sans victoire.

Accueillez la voix qui persiste
Dans son naïf épithalame1.
Allez, rien n’est meilleur à l’âme
Que de faire une âme moins triste !

Elle est en peine et de passage
L’âme qui souffre sans colère,
Et comme sa morale est claire !…
Écoutez la chanson bien sage.

Paul Verlaine,
Sagesse, 1880


1. Pe­tit po­ème pour cé­lé­brer un ma­riage.

Amour naissant

À mon chien Pope

Qu’est-ce qu’une vie bonne pour un chien de race ? Voici ce qu’en pense Tris­tan Cor­bière :


À MON CHIEN POPE
– gentleman-dog from new-land1
mort dune balle

Toi : ne pas suivre en domestique,
Ni lécher en fille publique !
– Maître-philosophe cynique :
N’être pas traité comme un chien,
Chien ! tu le veux – et tu fais bien.

– Toi : rester toi ; ne pas connaître
Ton écuelle ni ton maître.
Ne jamais marcher sur les mains,
Chien ! – c’est bon pour les humains.

… Pour l’amour – qu’à cela ne tienne :
Viole des chiens – Gare la Chienne2 !

Mords – Chien – et nul ne te mordra.
Emporte le morceau – Hurrah ! –

Mais après, ne fais pas la bête ;
S’il faut payer – paye – Et fais tête3
Aux fouets qu’on te montrera.

– Pur ton sang ! pur ton chic sauvage !
– Hurler, nager –
Et, si l’on te fait enrager…
Enrage !

Île de Batz – Octobre

Tristan Corbière,
Les Amours jaunes, 1873


1. Fait ré­fé­rence à l’île ca­na­dienne de Terre-Neuve.
2. Cette tour­nure vieil­lie peut se com­pren­dre de deux ma­niè­res ; soit elle dé­si­gne ce qui me­nace (« Gare à la chienne »), soit ce qui est me­nacé (« Que la chienne prenne garde »).
3. Dé­fends-toi.

La Peau de l’onde

Désirs téméraires

Pour Tris­tan l’Her­mite, il faut vi­vre glo­rieu­se­ment, et re­cher­cher la gloire dans l’amour…


Nous devons prendre un vol hautain
Dans une ardeur démesurée ;
Si notre trépas est certain,
Notre gloire est bien assurée.
Icare approcha du soleil
Malgré le timide conseil
D’une affection paternelle.
Concevons le même discours ;
Imitons-le dans nos amours,
Il fit une chute mortelle :
Mais son audace fut si belle
Que l’on en parlera toujours.

Tristan l’Hermite,
La Lyre du sieur Tristan, 1641

Ne viens plus

Sagesse

Pour ap­pri­voi­ser le temps qui passe, Léon Vé­rane mène une vie sim­ple face à la mer…


Pour Maurice Allem

Vers quelque lointaine Colchide,
J’aurais pu, moderne Jason,
M’embarquer d’une âme impavide
Pour aller ravir la toison ;

Et, désormais ivre de gloire,
Me voir acclamé dans Paris,
Dans tous les cinémas notoires,
Comme le gagnant du Grand Prix.

J’aurais pu… Mais dans mon village
J’ai préféré vivre ignoré,
Me réservant la part du sage :
Les flots verts, les sillons dorés.

Les livres de quelques poètes,
Une pipe, un flacon poudreux1
M’ont suffi pour changer en fête
D’humbles jours sous de calmes cieux.

Et pour voir, sans deuil ni tristesse,
Décroître au détour du chemin
Le fantôme de ma jeunesse
Avec des roses dans la main.

Léon Vérane,
Le Promenoir des amis, 1924


1. Pous­sié­reux.

Le Chevalier à la rose