Ne viens plus

Sagesse

Pour ap­pri­voi­ser le temps qui passe, Léon Vé­rane mène une vie sim­ple face à la mer…


Pour Maurice Allem

Vers quelque lointaine Colchide,
J’aurais pu, moderne Jason,
M’embarquer d’une âme impavide
Pour aller ravir la toison ;

Et, désormais ivre de gloire,
Me voir acclamé dans Paris,
Dans tous les cinémas notoires,
Comme le gagnant du Grand Prix.

J’aurais pu… Mais dans mon village
J’ai préféré vivre ignoré,
Me réservant la part du sage :
Les flots verts, les sillons dorés.

Les livres de quelques poètes,
Une pipe, un flacon poudreux1
M’ont suffi pour changer en fête
D’humbles jours sous de calmes cieux.

Et pour voir, sans deuil ni tristesse,
Décroître au détour du chemin
Le fantôme de ma jeunesse
Avec des roses dans la main.

Léon Vérane,
Le Promenoir des amis, 1924


1. Pous­sié­reux.

Le Chevalier à la rose

À Mademoiselle de Lenclos

Voici, avec ce po­ème sous-titré « Étren­nes », des vœux de bonne for­tune que Paul Scar­ron adressa à Ni­non de Len­clos1 pour la nou­velle an­née :


Ô belle et charmante Ninon,
À laquelle jamais on ne répondra non,
Pour quoi que ce soit qu’elle ordonne
Tant est grande l’autorité
Que s’acquiert en tous lieux une jeune personne,
Quand avec de l’esprit elle a de la beauté.

Puisque hélas à cet an nouveau
Je n’ai rien d’assez bon, je n’ai rien d’assez beau
De quoi vous bâtir une étrenne,
Contentez-vous de mes souhaits ;
Je consens de bon cœur d’avoir grosse migraine,
Si ce n’est de bon cœur que je vous les ai faits.

Je souhaite donc à Ninon
Un mari peu hargneux, mais qui soit bel et bon,
Force gibier tout le carême,
Bon vin d’Espagne, gros marron,
Force argent sans lequel tout homme est triste et blême
Et qu’un chacun2 l’estime autant que fait Scarron.

Paul Scarron,
Recueil de quelques vers burlesques, 1643


1. Cé­lè­bre cour­ti­sane.
2. Et que cha­cun.

L’Amour en fumée

Le Loup et le Chien

Jean de La Fon­taine in­ter­roge no­tre goût du con­fort.



1. Chien de chasse et de garde, trapu, au mu­seau écrasé, à for­tes mâ­choi­res et lè­vres pen­dan­tes.
2. Au poil lui­sant.
3. Gros chien de garde.
4. Hom­mes mi­sé­ra­bles.
5. Hom­mes sans bien ou sans cré­dit.
6. Ce qu’on peut pren­dre avec les lè­vres.
7. Aux pè­le­rins.
8. De co­pieux res­tes de re­pas.
9. Le cou.

Le Printemps de Pierrot

Morale

Char­les Cros, adepte de la bo­hème lit­té­raire, re­con­si­dère ici son exis­tence.


Sur des chevaux de bois enfiler des anneaux,
Regarder un caniche expert aux dominos,
Essayer de gagner une oie avec des boules,
Respirer la poussière et la sueur des foules,
Boire du coco1 tiède au gobelet d’étain
De ce marchand miteux qui fait ter lin tin tin,
Rentrer se coucher seul, à la fin de la foire,
Dormir tranquillement en attendant la gloire
Dans un lit frais l’été, mais, l’hiver, bien chauffé,
Tout cela vaut bien mieux que d’aller au café.

Charles Cros,
Le Coffret de santal, 1879


1. Bois­son à base de ré­glisse et de ci­tron ad­di­tion­nés d’eau, po­pu­la­ri­sée de la fin du XIXe siè­cle au dé­but du XXe par les nom­breux mar­chands am­bu­lants qui en fai­saient la vente.