À mon chien Pope

Qu’est-ce qu’une vie bonne pour un chien de race ? Voici ce qu’en pense Tris­tan Cor­bière :


À MON CHIEN POPE
– gentleman-dog from new-land1
mort dune balle

Toi : ne pas suivre en domestique,
Ni lécher en fille publique !
– Maître-philosophe cynique :
N’être pas traité comme un chien,
Chien ! tu le veux – et tu fais bien.

– Toi : rester toi ; ne pas connaître
Ton écuelle ni ton maître.
Ne jamais marcher sur les mains,
Chien ! – c’est bon pour les humains.

… Pour l’amour – qu’à cela ne tienne :
Viole des chiens – Gare la Chienne2 !

Mords – Chien – et nul ne te mordra.
Emporte le morceau – Hurrah ! –

Mais après, ne fais pas la bête ;
S’il faut payer – paye – Et fais tête3
Aux fouets qu’on te montrera.

– Pur ton sang ! pur ton chic sauvage !
– Hurler, nager –
Et, si l’on te fait enrager…
Enrage !

Île de Batz – Octobre

Tristan Corbière,
Les Amours jaunes, 1873


1. Fait ré­fé­rence à l’île ca­na­dienne de Terre-Neuve.
2. Cette tour­nure vieil­lie peut se com­pren­dre de deux ma­niè­res ; soit elle dé­si­gne ce qui me­nace (« Gare à la chienne »), soit ce qui est me­nacé (« Que la chienne prenne garde »).
3. Dé­fends-toi.

La Peau de l’onde

Désirs téméraires

Pour Tris­tan l’Her­mite, il faut vi­vre glo­rieu­se­ment, et re­cher­cher la gloire dans l’amour…


Nous devons prendre un vol hautain
Dans une ardeur démesurée ;
Si notre trépas est certain,
Notre gloire est bien assurée.
Icare approcha du soleil
Malgré le timide conseil
D’une affection paternelle.
Concevons le même discours ;
Imitons-le dans nos amours,
Il fit une chute mortelle :
Mais son audace fut si belle
Que l’on en parlera toujours.

Tristan l’Hermite,
La Lyre du sieur Tristan, 1641

Ne viens plus

Sagesse

Pour ap­pri­voi­ser le temps qui passe, Léon Vé­rane mène une vie sim­ple face à la mer…


Pour Maurice Allem

Vers quelque lointaine Colchide,
J’aurais pu, moderne Jason,
M’embarquer d’une âme impavide
Pour aller ravir la toison ;

Et, désormais ivre de gloire,
Me voir acclamé dans Paris,
Dans tous les cinémas notoires,
Comme le gagnant du Grand Prix.

J’aurais pu… Mais dans mon village
J’ai préféré vivre ignoré,
Me réservant la part du sage :
Les flots verts, les sillons dorés.

Les livres de quelques poètes,
Une pipe, un flacon poudreux1
M’ont suffi pour changer en fête
D’humbles jours sous de calmes cieux.

Et pour voir, sans deuil ni tristesse,
Décroître au détour du chemin
Le fantôme de ma jeunesse
Avec des roses dans la main.

Léon Vérane,
Le Promenoir des amis, 1924


1. Pous­sié­reux.

Le Chevalier à la rose

À Mademoiselle de Lenclos

Voici, avec ce po­ème sous-titré « Étren­nes », des vœux de bonne for­tune que Paul Scar­ron adressa à Ni­non de Len­clos1 pour la nou­velle an­née :


Ô belle et charmante Ninon,
À laquelle jamais on ne répondra non,
Pour quoi que ce soit qu’elle ordonne
Tant est grande l’autorité
Que s’acquiert en tous lieux une jeune personne,
Quand avec de l’esprit elle a de la beauté.

Puisque hélas à cet an nouveau
Je n’ai rien d’assez bon, je n’ai rien d’assez beau
De quoi vous bâtir une étrenne,
Contentez-vous de mes souhaits ;
Je consens de bon cœur d’avoir grosse migraine,
Si ce n’est de bon cœur que je vous les ai faits.

Je souhaite donc à Ninon
Un mari peu hargneux, mais qui soit bel et bon,
Force gibier tout le carême,
Bon vin d’Espagne, gros marron,
Force argent sans lequel tout homme est triste et blême
Et qu’un chacun2 l’estime autant que fait Scarron.

Paul Scarron,
Recueil de quelques vers burlesques, 1643


1. Cé­lè­bre cour­ti­sane.
2. Et que cha­cun.

L’Amour en fumée