Ratapoil, nouveau quadragénaire


Qui est Ratapoil ?

Blancs Enfants de chœur

Dans ce po­ème, le der­nier d’une sé­rie in­ti­tu­lée « Pier­rots », Ju­les La­for­gue nous dé­li­vre la sa­gesse de ces per­son­na­ges lu­nai­res.


Blancs enfants de chœur de la Lune,
Et lunologues éminents,
Leur Église ouvre à tout venant,
Claire d’ailleurs comme pas une.

Ils disent, d’un œil faisandé,
Les manches très-sacerdotales,
Que ce bas-monde de scandale
N’est qu’un des mille coups de dé

Du jeu que l’Idée et l’Amour,
Afin sans doute de connaître
Aussi leur propre raison d’être,
Ont jugé bon de mettre au jour.

Que nul d’ailleurs ne vaut le nôtre,
Qu’il faut pas le traiter d’hôtel
Garni1 vers un plus immortel,
Car nous sommes faits l’un pour l’autre ;

Qu’enfin, et rien de moins subtil,
Ces gratuites antinomies
Au fond ne nous regardant mie2,
L’art de tout est l’Ainsi soit-il ;

Et que, chers frères, le beau rôle
Est de vivre de but en blanc
Et, dût-on se battre les flancs,
De hausser à tout les épaules.

Jules Laforgue,
L’Imitation de Notre-Dame la Lune, 1885


1. Un hô­tel garni est un éta­blis­se­ment pu­blic où les voya­geurs, les étran­gers trou­vent des cham­bres gar­nies (meu­blées et équi­pées) à louer sous la sur­veil­lance de l’au­to­rité.
2. Ne nous re­gar­dant pas.

Chagrin d’été

Ce mois-ci, nous avons de nou­veau le plai­sir de vous don­ner à lire un po­ème de Re­née Ri­vière :


Écoutez la chanson

Sorti de pri­son, Paul Ver­laine pro­pose à son an­cienne épouse un nou­veau dé­part…


Écoutez la chanson bien douce
Qui ne pleure que pour vous plaire.
Elle est discrète, elle est légère :
Un frisson d’eau sur de la mousse !

La voix vous fut connue (et chère ?),
Mais à présent elle est voilée
Comme une veuve désolée,
Pourtant comme elle encore fière,

Et dans les longs plis de son voile
Qui palpite aux brises d’automne
Cache et montre au cœur qui s’étonne
La vérité comme une étoile.

Elle dit, la voix reconnue,
Que la bonté c’est notre vie,
Que de la haine et de l’envie
Rien ne reste, la mort venue.

Elle parle aussi de la gloire
D’être simple sans plus attendre,
Et de noces d’or et du tendre
Bonheur d’une paix sans victoire.

Accueillez la voix qui persiste
Dans son naïf épithalame1.
Allez, rien n’est meilleur à l’âme
Que de faire une âme moins triste !

Elle est en peine et de passage
L’âme qui souffre sans colère,
Et comme sa morale est claire !…
Écoutez la chanson bien sage.

Paul Verlaine,
Sagesse, 1880


1. Pe­tit po­ème pour cé­lé­brer un ma­riage.

Amour naissant

À mon chien Pope

Qu’est-ce qu’une vie bonne pour un chien de race ? Voici ce qu’en pense Tris­tan Cor­bière :


À MON CHIEN POPE
– gentleman-dog from new-land1
mort dune balle

Toi : ne pas suivre en domestique,
Ni lécher en fille publique !
– Maître-philosophe cynique :
N’être pas traité comme un chien,
Chien ! tu le veux – et tu fais bien.

– Toi : rester toi ; ne pas connaître
Ton écuelle ni ton maître.
Ne jamais marcher sur les mains,
Chien ! – c’est bon pour les humains.

… Pour l’amour – qu’à cela ne tienne :
Viole des chiens – Gare la Chienne2 !

Mords – Chien – et nul ne te mordra.
Emporte le morceau – Hurrah ! –

Mais après, ne fais pas la bête ;
S’il faut payer – paye – Et fais tête3
Aux fouets qu’on te montrera.

– Pur ton sang ! pur ton chic sauvage !
– Hurler, nager –
Et, si l’on te fait enrager…
Enrage !

Île de Batz – Octobre

Tristan Corbière,
Les Amours jaunes, 1873


1. Fait ré­fé­rence à l’île ca­na­dienne de Terre-Neuve.
2. Cette tour­nure vieil­lie peut se com­pren­dre de deux ma­niè­res ; soit elle dé­si­gne ce qui me­nace (« Gare à la chienne »), soit ce qui est me­nacé (« Que la chienne prenne garde »).
3. Dé­fends-toi.

La Peau de l’onde

Désirs téméraires

Pour Tris­tan l’Her­mite, il faut vi­vre glo­rieu­se­ment, et re­cher­cher la gloire dans l’amour…


Nous devons prendre un vol hautain
Dans une ardeur démesurée ;
Si notre trépas est certain,
Notre gloire est bien assurée.
Icare approcha du soleil
Malgré le timide conseil
D’une affection paternelle.
Concevons le même discours ;
Imitons-le dans nos amours,
Il fit une chute mortelle :
Mais son audace fut si belle
Que l’on en parlera toujours.

Tristan l’Hermite,
La Lyre du sieur Tristan, 1641