Naguère, au début du printemps, survint un virus. Il se propageait vite et foudroyait les vieillards. Les hôpitaux furent débordés ; le gouvernement confina la population. Des animaux incongrus s’approprièrent les rues désertées.
Chacun se prit à rêver. On imagina une société plus digne, des vies moins dissipées. Un sage prévint cependant : « Le monde après le virus sera le même, en un peu pire. »
À l’approche de l’été, l’épidémie reflua ; on recouvra la liberté. On consomma de nouveau, on s’offrit mille plaisirs dans la chaleur des beaux jours.
La contagion reprit à l’automne. Pour l’endiguer, les autorités décrétèrent la fermeture des boutiques, des cafés, des restaurants et des théâtres.
On était privé de culture, de librairies. On s’indigna, on se récria ; on dit son émoi d’autant plus fort qu’on était secrètement heureux de montrer sa belle âme.
L’hiver fut long et rigoureux. Comme la situation épidémique s’aggravait, un couvre-feu fut instauré. La nuit, la police assurait des patrouilles ; dans les ministères et les beaux quartiers se tenaient des soirées clandestines.
Au bout d’un an, le vernis de la civilisation craquela. À la cantine, un homme s’entendit reprocher par un collègue de s’être assis trop près de lui. Ce jour-là, il écrivit ce poème :
Sous les néons du réfectoire,
Je mets du sel dans ma purée
Quand mon prochain se donne à voir
Dans sa blafarde vérité ;
Le cœur qui bat dans sa poitrine
Est une viande racornie.
T. C.